30/06/2014

L'art de la lecture : chez H.P.


Ex-libris de H. P. Lovecraft
Dessiné par son cousin Wilfred B. Talman
Via Confessions of a Bookplate Junkie

29/06/2014

Les occupations solitaires : la sollicitude


Auteur inconnu - "Au Kremlin, Staline prend soin de chacun d'entre nous"
Affiche soviétique
Source



En paraphant chaque page du mot : за (pour), par exemple.

28/06/2014

Duos : notoires, à Locarno


Jacques Bertin - Les tarés
Mis en ligne par SAAvenger




Parfois Bertin déjante un peu, et il n'en est que meilleur.

27/06/2014

Les intérieurs sont habités : l'art de la fenêtre


Grace Cossington Smith - Interior with wardrobe mirror, 1955 
Huile sur toile sur papier cartonné
Art Gallery of New South Wales
Via blastedhealth

26/06/2014

Signes et prodiges : le secret


Hugo Gellert - Le Capital de Karl Marx en lithographies, 1933
La marchandise - Les deux aspects de la marchandise, valeur d'usage et valeur d'échange
Via Allinson Gallery



Hugo Gellert - Le Capital de Karl Marx en  lithographies, 1933
La marchandise - Les deux aspects de la marchandise, valeur d'usage et valeur d'échange
Via Allinson Gallery




Hugo Gellert - Le Capital de Karl Marx en  lithographies, 1933
Le secret de l'accumulation primitive
Via Graphic Witness




À propos d'Hugo Gellert, déjà.




24/06/2014

Société du spectacle : The Last Picture Show


Christoph Ruckhäberle - Plakatwand / Panneau d'affichage, 2005
Saatchi Gallery
Via escape into life



Christoph Ruckhäberle : 
- à Sorry we're closed (Bruxelles)
- sur Artsy
et une interview au Seattle Times : "It's just this myth about the Leipzig School..."

22/06/2014

Le croisement à l'Estagnola












The Boston Camerata - Joel Cohen - The Pilgrims (The Revivalist. Troy, N.Y., 1868)
Mis en ligne par holger3943


What poor despised company
Of travelers are these,
That walk in yonder narrow way,
Along that rugged maze?
I had rather be the least of them,
That are the Lord's alone,
Than wear a royal diadem,
and sit upon a throne...




Et pendant ce temps-là...
avant...pendant...et parfois même entre les grèves, les  vraies questions continuent de se poser

21/06/2014

L'art de la chute : les lecteurs de David Dalla Venezia


David Dalla Venezia
Via L'Acte Gratuit



David Dalla Venezia - n°210, 1998




David Dalla Venezia - n°269

David Dalla Venezia - n°267
Source : David Dalla Venezia




Source : David Dalla Venezia




Voir le site et le tumblr (ou l'autre) de David Dalla Venezia.

20/06/2014

Portrait craché : dégel


Youri Pimenov - Борис Пастернак - Оттепель / Boris Pasternak - Dégel, 1967 
Institut d'art réaliste russe
Source


Dégel, mais glaçante ironie. S'il est un auteur qui n'a pas bénéficié une seconde du timide dégel (о́ттепель - ottepel) khrouchtchevien de 1957-63, c'est bien Boris Pasternak, forcé de refuser le prix Nobel, traité de fasciste par l'Union des écrivains, cloîtré dans sa datcha de Peredelkino et poursuivi jusqu'après sa mort en 1960 par la vengeance du régime qui condamnera sa muse, la Lara du DocteurOlga Ivinskaïaà huit ans de camp dont elle effectuera quatre.


- Ben oui, dit M. Chat, le Docteur m'a toujours fait pleurer
Mme Chat - Toujours ton côté midinette...
M. Chat - J'assume, j'assume...




Bonus : En 1960 la mort de Pasternak inspira à Chostakovitch une pièce célèbre de sa suite des Satires, d'après un poème écrit en 1909 par Sacha Tchorny, Les Descendants : 


Nos ancêtre rampaient dans des caves
en se murmurant à l'oreille :
Les temps sont durs, les gars, mais bien sûr nos enfants
auront une plus belle vie que nous

Les enfants grandirent, et eux aussi
rampèrent dans des caves  en des temps précaires
Eux aussi murmurèrent : "nos enfants
verront le soleil, après nous"

(...)

Je veux un peu de lumière
Pour moi-même, tant que je vis
Du tailleur jusqu'au poète
Tout le monde comprend ce que je dis

La voici : 


Dimitri Chostakovitch - Satires, op. 109 - Les Descendants 
Vera Kalberguenova-Reumann, soprano - Irina Chkourindina - piano
Mis en ligne par Vera Kalberguenova



Pour la diffusion télévisée, la censure exigea que ce morceau soit retiré de la suite. Les interprètes refusèrent et la répétition fut annulée. Dans ses mémoires, la soprano Galina Vichnevskaïa raconte que le producteur de la télé tendait le poème incriminé d'une main tremblante "comme s'il tenait un cobra". Ainsi chantaient les lendemains.




On trouvera ici une analyse (en anglais) des Satires op. 109, par Gilbert Rappaport (Université du Texas), avec la traduction (en anglais, toujours) des poèmes de Sacha Tchorny.

Sur la réaction de Chostakovitch à la mort de Pasternak, voir par exemple Solomon Volkov, Chostakovitch et Staline, Anatolia/éd. du Rocher 2005, pp. 311-318. 


19/06/2014

L'empereur des bouffons, le frère de n'importe qui


Vladimir Vissotsky - Plus rien ne va
Mis en ligne par Musa Punhan


Sommeillant, je vois la nuit
Des crimes lourds où l’on saigne
Pauvre moi, pauvre de moi,
L’outre est pleine à craquer

Au matin comme il est âcre
Le goût du vin maudit 
Va, dépense tout mon crédit
Car j’aurai soif aujourd’hui

    Rien ne va, plus rien ne va
    Pour vivre comme un homme, un homme droit
    Plus rien ne va
    Pour vivre comme un homme droit

Dans tous le cabarets sans fond
Où je m’enterre chaque nuit
Je suis l’empereur des bouffons
Le frère de n’importe qui

Je vais vomir mon repentir
Au pied des tabernacles
Mais comment prier dans la fumée
De l’encens des diacres

Et comme un vieux loup dans les bois
En fuyant le pire
Je suis resté tout seul avec moi
Près des montagnes où l’on respire

C’est là, que je voulais trouver
Un air nouveau plus haut... Mais,
Qui reconnaît de loin
Un vrai sapin d’un faux sapin?

    Rien ne va, plus rien ne va
    Pour vivre comme un homme, un homme droit
    Plus rien ne va
    Pour vivre comme un homme droit

Loin de tout manège je suis ma vie
En laissant ma trace dans la neige
Pour qu’il me retrouve l’ami qui me suit
Loin de tout cortège

Ah, venez, levez-vous, venez par ici
devant et derrière
Nous n’avons que faux amis,
Faux amours, faux frères

Vois-tu les sorcières ici ou là
Dans la forêt qui bouge
Vois-tu le bourreau tout là-bas
Avec son habit rouge

Plus rien ne va ici déjà
Sur mon chemin de terre
Mais j’ai bien peur que l’au-delà
Ressemble à un enfer

    Rien ne va, plus rien ne va
    Pour vivre comme un homme, un homme droit
    Plus rien ne va

    Pour vivre comme un homme droit

Plus rien ne va est l'adaptation libre en français, par Vissotsky lui-même, d'une de ses chansons russes les plus connues, Моя цыганская (ma chanson tsigane) :




Vladimir Vissotsky - Моя цыганская
Mis en ligne par imagine 2020


Des lumières jaunes pénètrent mon sommeil
Et je gémis dans mon rêve
Attends un peu, attends un peu
Le matin porte conseil.

Mais au matin, ça ne va pas.
C’en est fini de la gaîté
Et on fume à jeun
Ou bien on boit pour dissiper l’ivresse.

    Allons, encore, encore une fois
    Encore beaucoup, beaucoup de fois
    Encore, encore une fois
    Et on boit pour dissiper l’ivresse

Les cabarets, tentures vertes
Et serviettes blanches
Paradis pour les mendiants, et les bouffons
Mais moi j’y suis comme un oiseau en cage

Dans l’église puanteur et pénombre
Les diacres agitent l’encensoir
A l’église non plus, ça ne va pas.
Rien ne va comme il faudrait!

Je me réfugie en hâte sur une montagne
Afin d’éviter le pire
Au sommet se dresse un aulne.
Au pied de la montagne, un cerisier

Pouvoir couronner la pente de lierre.
Même cela me consolerait un peu...
Ou bien peut-être quelque chose d’autre
Rien ne va comme il faudrait!

    Allons, encore, encore une fois
    Encore beaucoup, beaucoup de fois
    Encore, encore une fois
    Rien ne va comme il faudrait!

Alors je vais à travers champs, je longe une rivière
Le clair-obscur, pas de Dieu
Et dans le champ immense, des myosotis.
Une grand’ route.

Le long de la route, une forêt touffue
Hantée de sorcières
Et au bout de cette route
Un billot avec des haches.

Là-bas des chevaux dansent en mesure
Sans plaisir, avec aisance
Le long de la route, ça ne va pas.
Et au bout, encore moins.

Ni l’église, ni le cabaret
Rien n’est sacré
Non les amis, rien ne va 
comme il faudrait!

    Allons, encore, encore une fois
    Encore beaucoup, beaucoup de fois
    Encore, encore une fois

    Rien ne va comme il faudrait, les amis!



Traduction de Michèle Kahn, 1977


On trouvera une autre traduction en français de Моя цыганская ici par Jean-Jacques Marie.

L'occasion de recommander le site wysotsky.com, y compris sa fabuleuse database d'accents toniques (à plutôt lire avec Firefox) qui permet aux apprentis en langue russe comme moi d'espérer se débrouiller un jour, peut-être, des ïambes, dactyles, trochées et anapestes qui font tout le charme slave de la poésie et de la chanson...



Autres Vissotsky : dans l'étuve, à Marseille...

18/06/2014

L'art de la fenêtre : Orpen


William Orpen - Window in London Street, 1901
Via laclefdescoeurs





"Il y a, souterraine mais réelle, une angoisse électrique, palpable et douloureuse même dans les plus ternes des tableaux d'Orpen - et, dans les meilleurs, les nerfs sont absolument à vif"

Bunny Smedley, commentaire sur l'exposition 
William Orpen : Politics, Sex and Death, Londres, 2005 (à lire ici, en anglais).


Autres Orpen : ici et ici, , et encore 

17/06/2014

Brillez lanternes de papier : avec des campanules


Takahashi Shôtei - 高橋松亭 / Lanterne tournante et campanules, 1936 
Gravure sur bois
Via poboh

16/06/2014

Tableaux parisiens : Vachalcade


Fernand Pelez - La Vachalcade, 1900
Huile sur toile 
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais
Via Gandalf's Gallery





La Vachalcade, ou Promenade de la vache enragée, était organisée - à l'initiative de Rodolphe Salis, le fondateur du Chat Noir - comme une réponse carnavalesque à la promenade du Boeuf Gras, principal défilé du Carnaval parisien, réinstauré en 1895 sous une forme pompeuse, subventionnée, publicitaire et officielle. La Vachalcade, dans l'esprit de ses promoteurs, devait être le défilé des artistes dans la dèche et des pauvres de Montmartre. Elle fut organisée à deux reprises en 1896 et 97.

Pelez, qui participa activement aux deux Vachalcades, commence probablement son tableau vers 1896 et le structure en frise sur un fond uni; à droite, prédominance de costumes mimant l'uniforme bourgeois de l'époque (noter le balai de w.c. en sautoir...) À gauche les visages sont découverts et maquillés au charbon, les types plus populaires. Sous l'étendard Misère, un Pierrot qui est probablement un rappel du Parce Domine de Willette. 



Fernand Pelez - Affiche pour la Vachalcade de 1897


À propos de Fernand Pelez on pourra lire ce précédent billet, et voir cet autre.






Et pendant ce temps-là...




15/06/2014

Les occupations solitaires : le trou et la chaussette


Grace Cossington Smith - The Sock Knitter / La tricoteuse de chaussettes, 1915 
Via lilacs and wild geese




Michael Thompson - Girl with a hole in her stocking / Fille avec un trou dans son bas, 2014 
Via Art Odyssey

14/06/2014

Parcs et jardins : rayon


Félix Vallotton - Le Rayon, 1909
Huile sur toile
Ancienne collection Olivier Senn - Collection particulière
Via lakevio



M. Chat - Mais quand va-t-il enfin pleuvoir ?
Mme Chat - Non.
M. Chat - Comment non ?
Mme Chat - Parce que.
M. Chat - Comment parce que ?
Mme Chat - Parce que je veux rester dans mon hamac.

13/06/2014

Duos : encore des pommes


Charles Meere - Atalanta’s Eclipse, 1938 



Beaucoup plus intéressante que la coupe du monde, voici la course d'Atalante et Hippomène (ou Mélanion, cela dépend des versions du mythe). Qui inspira tant de peintres, quelques alchimistes et de rares musiciens : à ce sujet - et à propos de pommes - on pourra lire ce précédent billet.

Et puisque c'est quasiment l'été, l'autre tableau très connu de Charles Meere, c'est celui-ci.

11/06/2014

Parcs et jardins : être géante à Białystok


Natalia Rak - La légende des géants. Folk on the Street, Białystok, 2013
Via artchipel



Folk on the street est un festival d'art mural à Białystok, ville qui a été successivement lituanienne, polonaise, prussienne, russe, occupée par les allemands, soviéto-biélorusse, soviéto-lituanienne, polonaise, puis soviéto-polonaise, de nouveau polonaise pur sucre, puis de nouveau occupée par les allemands, puis encore soviéto-biélorusse, encore une fois occupée par les allemands, une fois de plus soviéto-polonaise, et qui se trouve enfin en Pologne, c'est-à-dire, on l'aura compris, nulle part.



On trouvera ici d'autres photos de ce mural et là le blog de Natalia Rak.





Et pendant ce temps-là...

10/06/2014

La forme d'une ville : Edgar, l'éducateur


Vincent Feldman - Edgar Allan Poe Public School, Philadelphia, 1995
de l'album City abandoned, charting the loss of civic institutions in Philadelphia
Source : Juxtapoz, via 50 Watts



La forme d'une ville, parfois, change moins vite que le cœur d'un mortel. La centenaire école Edgar Poe, construite en 1913-14 par Henry deCoursey Richards dans le style pseudo-jacobéen, a survécu à bien d'autres monuments photographiés par Vincent Feldman dans leur état de délabrement du début des années 1990. Et les petits philadelphiens peuvent toujours étudier sous l'aile tutélaire de l'auteur du Corbeau.

On peut voir ici le site  de Vincent Feldman et là quelques considérations  instructives (en anglais) sur la différence entre l'art de Feldman et la vogue actuelle du porno des ruines en photographie.

09/06/2014

À une passante : Andreas Wachter


Andreas Wachter - Rastplatz / Aire de repos, 2010
Technique mixte sur toile
Source



Andreas Wachter, né en 1950 à Chemnitz, a étudié à Leipzig auprès d'Arno Rink, ce qui le rattache à la New Leipzig School - probablement le mouvement artistique le plus intéressant né sur les terres de l'ex-RDA après la réunification.

On peut voir les œuvres de Wachter à la Galerie Supper de Baden-Baden et au musée d'Oldenburg.

08/06/2014

Célébrations : Maya Angelou, deux fois


Maya Angelou (4 avril 1928 - 28 mai 2014) - Still I rise
Chanté par Ben Harper
Mis en ligne par maggieped



You may write me down in history
With your bitter, twisted lies,
You may trod me in the very dirt
But still, like dust, I’ll rise.

Does my sassiness upset you?
Why are you beset with gloom?
‘Cause I walk like I’ve got oil wells
Pumping in my living room.

Just like moons and like suns,
With the certainty of tides,
Just like hopes springing high,
Still I’ll rise.

Did you want to see me broken?
Bowed head and lowered eyes?
Shoulders falling down like teardrops.
Weakened by my soulful cries.

Does my haughtiness offend you?
Don’t you take it awful hard
‘Cause I laugh like I’ve got gold mines
Diggin’ in my own back yard.

You may shoot me with your words,
You may cut me with your eyes,
You may kill me with your hatefulness,
But still, like air, I’ll rise.

Does my sexiness upset you?
Does it come as a surprise
That I dance like I’ve got diamonds
At the meeting of my thighs?

Out of the huts of history’s shame
I rise
Up from a past that’s rooted in pain
I rise
I’m a black ocean, leaping and wide,
Welling and swelling I bear in the tide.
Leaving behind nights of terror and fear
I rise
Into a daybreak that’s wondrously clear
I rise
Bringing the gifts that my ancestors gave,
I am the dream and the hope of the slave.
I rise
I rise
I rise.



Traduction française ici


Maya Angelou (4 avril 1928 - 28 mai 2014) - Run Joe
du disque Miss Calypso, 1957
Mis en ligne par J-Miss



07/06/2014

La déesse et les dictateurs : Metzkes, suite et fin


Harald Metzkes - Abtransport des sechsarmigen Göttin / Enlèvement de la déesse aux six bras, 1956 
Neue Nationalgalerie, Berlin



À l'arrière-plan, des scènes de violence, de torture et d'exécution, les policiers et gardes armés d'une dictature, dans le port la menace d'un vaisseau de guerre aux canons braqués sur les spectateurs. A droite, les bras de la déesse font simultanément les gestes de la prière, de l'offrande, de la lutte poing fermé - le sixième bras est en appui sur le trône-socle, comme si la déesse, en majesté, était sur le point de se lever.

Metzkes a 27 ans quand il peint ce tableau, qui reste le plus célèbre de son auteur. Il vient de sortir de l'académie des arts de Berlin (côté DDR/RDA), après avoir étudié à Dresde auprès de Wilhelm Lachnit. Ce dernier fit partie du groupe de Dresde (autour d'Otto Dix), le plus politisé du courant Neue Sachlichkeit.  Lachnit fut lui-même adhérent du KPD, ce qui n'empêche pas sa peinture d'être contemplative et inspirée des maîtres anciens - ses camarades lui reprochaient de peindre des ouvrières aux airs de Madones.

Mais, dans ces premières années, le principal modèle de Metzkes est Max Beckmann : le sujet de la Déesse est une allusion à son Enlèvement des sphinx (1945) et on y retrouve aussi des citations du Départ de 1935.

La Déesse fait partie de ces œuvres dont le programme politique apparent est débordé (transcendé ?) par le programme pictural réel. La DDR/RDA entretenait bien sûr un art d'état doté d'une doctrine et un jeune peintre se devait à un moment ou l'autre de se couvrir en paraissant lui faire révérence. La dictature de l'arrière-plan pourrait bien être un régime occidental/fascistoïde, la voiture une belle américaine, le cuirassé une unité d'une flotte de même provenance. Et la déesse, pourquoi pas, un emblème idéologique de la période des Mouvements de la paix.

Le programme pictural, lui, retient les leçons de Beckmann sur le traitement des corps (couleurs, volumes et trait tendus vers une synthèse équilibre/distorsion) mais il y ajoute un soin tout particulier du modelé et des surfaces - peut-être un héritage de Lachnit. On remarque que la statue, la voiture et le cuirassé - tous trois, en principe, de l'ordre de l'inanimé - sont traités de la même manière, en contraste avec la foule minuscule, bigarrée, contorsionnée des "humains". En revanche, la gestuelle de la statue la rapproche des vivants plus que des mécaniques et des canons - qui sont six, comme ses bras. A la fois animée et inanimée - impression que renforce la douceur des teintes et le modelé - la statue de la déesse est la matérialisation de croyances en des vertus intangibles - résistance, dignité, prière, offrande - à l'exact opposé de ce qui agite la foule qui s'obstine à la mettre à bas, manifestement sans y parvenir. La combinaison de ses gestes suggère une harmonie, un équilibre émergeant des distorsions qui l'environnent. Incidemment, œuvre dans l'œuvre, elle est aussi une métaphore de l'art.

C'est donc une matière bien peu matérialiste, assez loin du réalisme socialiste, que cette déesse venue d'Inde, du Japon et de Chine (où Metzkes a également étudié). Les officiels de la DDR/RDA ne s'y étaient d'ailleurs pas trompés, eux qui  avaient bien décelé dans ce tableau, outre des dérives "formalistes", un pacifisme outrancier et une critique voilée de toute violence d'état. La Déesse fut donc une fois encore enlevée, et dut attendre la fin des années 1970 pour réapparaître à la Nationalgalerie.

Car on était en 1956, trois ans seulement après la révolte de Berlin que le Cézanniste de Prenzlauerberg (1) ne devait pas plus ignorer que ses censeurs, et au moment même où d'autres statues, plus fragiles que celle de la Déesse, allaient commencer de tomber.


(1) Surnom de Metzkes.


On trouvera ici le site de Harald Metzkes,  une courte présentation vidéo (en anglais) de la Déesse et de l'évolution du style de l'artiste. Et encore une autre reproduction de ce tableau.