31/10/2011

Le greffe : Cricket


Stephen Appleby-Barr - Punchy Cricket Bat
Source (Via cocoroachchanel)

29/10/2011

Duos : Friant






Emile Friant - Ombres portées, 1891
Musée d'Orsay, Paris
Source : Википедия



A voir en plus grand, chez havala
...et, de Joseph-Benoît Suvée, Dibutade ou l'origine du dessin, 1791 (des commentaires ici et ). C'est Dominique Lobstein qui a rapproché les deux toiles.

D'Emile Friant, précédemment, et encore. Et une biographie (en anglais).

26/10/2011

L'art de la rixe : love it or leave it


Jack Davis (dessin) & Albert B. Feldstein (scénario) - The patriots!, Shock Suspenstories avril-mai 1952
Via Golden Age Comic Book Stories



Le magazine Shock Suspenstories parut de 1952 à 1955, soit pendant et immédiatement après la guerre de Corée, et en plein Red Scare McCarthyste. A l'époque les magazines EC Comics, dirigés par William Gaines fils du fondateur, s'attaquaient au racisme, à la bigoterie, au conformisme familial et à la démagogie patriotique. Les histoires de guerre, de science-fiction et d'épouvante servaient à traiter des sujets sociaux, comme dans The patriots! qu'on peut lire en entier ici aux bons soins de Golden Reading - Cela commence par un défilé de troupes de retour de Corée (p. 1) dans une ville états-unienne et rapidement, dans l'assistance, cela tourne mal - vraiment très mal - jusqu'à l'inévitable twist ending - retournement final... 

Jack Davis (né en 1924) fait partie des fondateurs de Mad et a fait bien d'autres choses encore.

24/10/2011

Ayons congé : Pelez


Fernand Pelez - Blanchisseuse endormie, ca 1880
Via lesdoublesix 


Et, sur Fernand Pelez, précédemment.

23/10/2011

L'art de la fenêtre : Constant Moyaux


Constant Moyaux - Vue de Rome depuis la chambre de l'artiste à la Villa Médicis, 1863
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes

21/10/2011

Actualité économique : Bad Bank





Ry Cooder - No bankers left behind, 2011
Mis en ligne par TheKashBuk


My telephone rang one evening, my buddy called for me
Said the bankers are all leavin', you better come round and see
It started revelation, they robbed the nation blind,
They're all down at the station, no banker left behind.

No banker, no banker, no banker could I find.
They were all down at the station, no banker left behind
Well the bankers called a meetin', to the whitehouse they went one day
They was going to call on the president, in a quiet and a sociable way
The afternoon was sunny and the weather it was fine
They counted all our money and no banker was left behind

No banker, no banker, no banker could I find.
They were all down at the white house, no banker was left behind
I hear the whistle blowin, it plays a happy tune
The conductor is calling "all aboard", we'll be leavin soon
With champagne and shrimp cocktails and that's not all you'll find
There's a billion dollar bonus and no banker left behind

No banker, no banker, no banker could I find.
When the train pulled out next mornin', no banker was left behind

19/10/2011

Tableaux berlinois (3)





Dans ce qui reste de la cour du Tacheles



Immeuble Bonjour tristesse d'Alvaro Siza, 1980-84
Schlesische Strasse 7





Berlin, éternelle table rase. Après destruction du Palais (amianté) de la République (bureaucratique) et avant le simili-Schloss, la Boîte...




...les cathédrales modernes sont des jouets géants et laids.


Cuvrystrasse






BLU & JR - Deux peintures murales pour l'expo Planet Prozess, 2007 - Cuvrystrasse 5







BLU + JR in Berlin, Juillet 2007
Mis en ligne par notblu



BLU - Backjump, 2007 (détail ici) Falckensteinstrasse 49 
et, juste à côté...



...Falckensteinstrasse 46





Au-dessus de l'entrée de l'immeuble est écrit...




..."Bienvenue" (en turc).

18/10/2011

Les vacances du bestiaire : John Wilde


John Wilde - Happy, Crazy, American Animals and a Man and Lady at My Place, 1961 
Smithsonian American Art Museum

15/10/2011

Boutiques de souvenirs utopiques (3) - Un tabac à Paris


Charles Meryon - Tourelle, rue de l'école de médecine, 22 (10ème état), 1861


C'est un carrefour disparu du Paris de la rive gauche, au coin de la rue de l'Ecole de médecine et de la rue Larrey (1)...




...dont on distingue la plaque au premier étage de la tourelle. A cet emplacement se trouvent aujourd'hui les bâtiments de la nouvelle école de médecine, suite à son agrandissement en 1879 : les travaux ont alors fait disparaître toutes les maisons situées du côté pair entre la rue Larrey (ancienne rue du Paon) et la rue Hautefeuille, dont la tourelle, qui faisait partie de l'ancien Hôtel de Cahors. On peut la voir...




...sur le plan de Turgot, par exemple. La rue de l'Ecole de médecine s'appelait alors rue des Cordeliers.




Il en existe une photographie, peut-être par Marville...




...et prise d'un peu plus loin.

Le projet d'agrandissement datait de 1855 et c'est probablement ce qui donna à Meryon l'idée de graver ce carrefour, qui prend donc place dans la série de ses sujets du Paris en voie de destruction par Haussmann : la Pompe Notre-Dame, le Bain-froid Chevrier, la Morgue du Marché-Neuf.  Et c'est une des images les plus cryptiques d'une œuvre qui ne manque pas de rébus, secrets et devinettes.


Jacques-Louis David - Tête de Marat mort, 1793
Musée National du Château de Versailles


Tourelle dite de Marat, précise la légende. Marat fut assassiné par Charlotte Corday à son domicile du 30 rue des Cordeliers, correspondant au 18, 20 ou 22, selon les avis, de la rue de l'Ecole de médecine. Marat habitait deux pièces sur cour au premier étage, et c'est donc là que se situait la fameuse baignoire - mais il semble que les habitants du quartier avaient l'habitude de désigner la tourelle quand on leur demandait où avait été tué le Conventionnel.

Au rez-de-chaussée sur la gravure, une épicerie fait face à la boulangerie de l'autre côté de la rue. Mais plus haut, à hauteur du premier étage...




...est fixée l'enseigne d'un bureau de tabac...




 ...que rappelle, sur un pan de la Tourelle octogone, une inscription inversée sur laquelle a coulé beaucoup d'encre. 

Une autre photo d'époque, celle-là prise certainement par Marville...


Charles Marville - Rue Larrey (anciennement rue du Paon) vue de la rue de l'Ecole-de-Médecine vers la rue du jardinet, 1865


...montre au-dessous de la Tourelle l'inscription "Tabac".

Mais avant de poursuivre sur ce sujet, il faut monter plus haut...




...tout en haut de la gravure, là où un petit personnage lève les bras dans un geste probablement désespéré, au moment où il perd ses ailes - au-dessus de sa tête, le monogramme de Meryon incite à penser que l'artiste s'identifie ainsi à un Icare.


Ambroise Slodtz - Icare mort, 1743
Musée du Louvre


De cette image, Philippe Junod (2) a proposé une lecture novatrice qu'il résume ainsi :

"Méryon, au cours de ses promenades dans le vieux Paris, est attiré par le pittoresque de la tourelle de la rue de l'Ecole-de-Médecine. Apprenant qu'elle est promise à une démolition prochaine, il décide de lui consacrer une eau-forte. La vue du tableau de Baudry au Salon de 1861...


Paul Jacques Aimé Baudry - L'assassinat de Marat ou Charlotte Corday, 1860


...contribue à orienter son imagination vers la figure de Marat, dont le souvenir hante les lieux. Pour rafraîchir sa mémoire, le graveur se plonge alors dans la lecture de l'Histoire populaire de la Révolution française de Cabet, qui lui rappelle qu'il a, peut-être dans sa jeunesse, cru à l'idéal de l'Icarie, et ce retour nostalgique sus ses illusions perdues lui inspire le motif à double sens de l'«Icare», dont l'homonymie mythologique a récemment réapparu dans la poésie romantique et dans la littérature aéronautique" (3).

Quand Etienne Cabet fit paraître en 1842 sous son nom la deuxième édition du Voyage en Icarie (la première édition se présentait comme une traduction de l'anglais), Meryon, cadet de marine âgé de 20 ans, faisait voile sur la corvette Le Rhin vers la Nouvelle-Zélande. En revanche il est tout à fait possible qu'à Paris, entre 1846 et 48, il ait eu vent des débats soulevés par le livre et par la préparation de l'expédition icarienne au Texas - mais il n'en existe aucune trace. 

Meryon sympathisa avec la révolution de février 1848, on sait aussi (4) que, comme membre de la XIème légion de la Garde Nationale, il participa à la lutte contre les insurgés lors des journées de Juin - probablement lors des combats acharnés du Pont St-Michel : rien là qui détone de l'attitude de milliers de jeunes gens de sa classe sociale, et rien qui annonce une sympathie particulière pour le communisme, même utopique.

On trouve dans ses gravures certains indices qui font penser que Meryon a pu être franc-maçon. On sait d'autre part que la première loge maçonnique de Nouvelle-Zélande fut fondée à Akaroa en 1843, probablement par des marins français,  sous le nom de Loge Française Primitive Antipodienne, et qu'elle fonctionnait donc à l'endroit même et au moment où se trouvait Meryon, sur l'Ile du Sud - pour autant, on ignore tout de son éventuelle participation. Enfin, la principale influence philosophico-politique que Meryon ait subie est sans aucun doute celle du Saint-Simonisme et du positivisme comtien, par le biais d'Antoine Edouard Foleÿ, polytechnicien et officier de marine qui fut son camarade, cadet sur le Rhin...


 Charles Meryon - Portrait en pied de A. E. Foleÿ
effectué à la mine de plomb,  à bord du Rhin, ca 1842


...en même temps que l'artiste. Foleÿ était un proche disciple d'Auguste Comte, et fut même son exécuteur testamentaire. C'est probablement à travers lui que Meryon connut le père Prosper Enfantin...


Auteur inconnu - Portrait de Barthélémy Prosper Enfantin dans son costume saint-simonien, ca 1830-40
Bibliothèque de l'Arsenal


...dont il fréquentait le salon (5). Enfin on connaît l'aversion de Meryon pour Napoléon III (6) mais elle ne fait pas pour autant de lui un cabétiste - à une époque, les années 1860, où l'Icarie était d'ailleurs largement passée de mode.

C'est à peu près tout ce qu'on peut dire des idées politiques de Meryon - et il ne reste donc, pour établir un lien entre Meryon et le "communisme" icarien, que l'hypothèse de Philippe Junod : la lecture de l'Histoire de la Révolution française de Cabet, la plus bienveillante à l'égard de Marat, et à partir de là une rêverie sur l'Icarie. Dans l'image de la Tourelle, c'est évidemment ce thème d'Icare, combiné à l'inscription CABAT, qui en est l'indice majeur. Dans ses Observations de 1863 sur le catalogue de Burty, Meryon donnait son interprétation de ce CABAT

"C'est le mot TABAC qu'il faudrait lire, enseigne de marchand sur la rue, dont l'attribut se profile visiblement dans l'estampe. Les lettres de ce mot, transposées comme dans une erreur du graveur, donnent donc Cabat. Or, j'ai profité de ce jeu de mots, pour exprimer d'abord cette préférence que je donne à nombre de substances d'utilité première (le pain d'abord) sur cette plante, dont on abuse, à n'en pas douter, dans nos ville civilisées, laquelle ne devrait être employée que comme dépuratif du sang et dont l'effet est au contraire, par l'usage immodéré que nous en faisons, d'épuiser l'économie chez bon nombre de sujets. En second lieu, dans un autre sens, dans ce mot Cabat, on peut voir l'intervention de la réalité, jouant ici son rôle, que j'évoque en bonne part, autant que faire se pourra." (7)

Selon Philippe Verdier l' "intervention de la réalité" qui vient en "second sens" fait référence aux préoccupations kabbalistiques de Meryon, confirmées par Baudelaire. Et pour Philippe Junod, l'antitabagisme de l'artiste fait ici écho à celui de Cabet.


Cabet, Voyage en Icarie, 5ème éd. 1848, p.120


A quoi on pourrait ajouter que ce CABAT se présente comme une condensation quasi-freudienne de ces deux noms : CAB(ET) + (MAR)AT = CABAT.

Tant dans sa correspondance que dans ses Observations, Meryon est un habitué des explications contournées et des demi-révélations ("j'en ai dit assez, les faits parlent d'eux-mêmes" est chez lui un leitmotiv). Certaines gravures avaient des "états réservés" qui sont le versant ésotérique de l'œuvre, c'est d'ailleurs le cas de cet état n°10 de la Tourelle. Enfin son délire de persécution peut très bien expliquer que Meryon ait gardé le silence sur des éléments-clés d'interprétation, notamment politiques.


C'est ainsi : nous fouillons dans les boutiques du souvenir et voilà tout ce que nous trouvons : des images dépareillées, des témoignages incertains, des repentirs, des omissions peut-être volontaires, des reliques, des livres poussiéreux, des bâtiments abandonnés.


 Le réfectoire, bâtiment subsistant  de la communauté icarienne de Corning (Iowa)


Ils prenaient le bateau au Havre pour la Nouvelle-Orléans. Puis le Mississippi, Saint-Louis, et l'Illinois.

Nauvoo, tout ce voyage. Pour quelques bâtiments laissés vides par une précédente colonie de Mormons. Le 1er mai 1849, ils y sont quatre cent dix-huit avec Cabet, le guide, le patriarche, Papa. Pour y établir la Communauté des Biens.

La première colonie - au Texas, comme les Fouriéristes français -  avait échoué : paludisme. Cabet avait dû venir à la Nouvelle-Orléans pour reprendre en main le troupeau, le mener vers la Terre Promise.

Puis au fil des années ils allaient arriver par petits groupes, par Le Havre, La Nouvelle-Orléans et le Mississippi, tout ce voyage. 


 On board an emigrant ship - The breakfast bell 
The Graphic, 1884


L'Icarie : Lever à six heures au son du clairon, un verre de whiskey, exception à l'anti-alcoolisme officiel, avant le travail du matin aux ateliers ou aux champs. Petit déjeuner en famille à huit heures au Réfectoire et reprise du travail à neuf heures, déjeuner à treize, re-travail de quatorze à dix-huit heures.

Un  orchestre, le théâtre, la plus grande bibliothèque de l'Illinois, l'école gratuite et obligatoire de quatre à quinze ans pour filles et garçons - séparés. 



Bâtiments de la colonie icarienne de Nauvoo (Illinois) : de gauche à droite, l'école, les ruines du temple mormon et le réfectoire.


Mais aussi le repli sur soi et le soupçon. Bientôt se distinguent une majorité - et une minorité de mécontents. Viennent les soupçons de favoritisme dans la répartition du travail et des logements, la lassitude née du contrôle bureaucratique des activités. En fait Cabet est meilleur propagandiste qu'administrateur - il a des caprices, assigne les tâches selon son bon vouloir, et parfois ses lubies. Surtout, il est inquiet : l'Icarie est déficitaire, ne subsistant en fait que grâce aux subsides de Paris et aux frais d'entrée (8). Un temps il parvient à maquiller les comptes, mais c'est probablement cette inquiétude qui se traduira par un autoritarisme croissant.


Plan des installations de la colonie icarienne de Nauvoo
Source : Elizabeth Rogers - The housing and family life of the Icarian colonies, University of Iowa, 1973


Initialement le régime de l'Icarie est une dictature exercée par Cabet puis, sous la pression de l'Etat d'Illinois, il accorde une Constitution pour obtenir son statut de legal corporation. Une Assemblée Générale a les pouvoirs législatif et judiciaire, une Gérance élue par moitiés pour six mois assure l'administration. Puis Cabet retourne à Paris en 1851. Un peu plus d'un an plus tard, il revient et constate que la discipline et les mœurs se relâchent.


Etienne Cabet


Il décide d'une réforme, fait la chasse au tabac et au whiskey, oblige à travailler en silence, interdit la chasse et la pêche, rend le mariage obligatoire, édicte que chacun doit manger sans protester ce qu'on met dans son assiette au Réfectoire. La minorité se révolte, commence une lutte sourde de trois ans pendant laquelle Cabet essaiera de modifier la Constitution pour s'instituer président, et mettra même sur pied un petit service d'espionnage interne. Le débat se terminera dans la violence en 1856 quand, la minorité devenue majorité, Icarie se scinde et Cabet doit quitter Nauvoo avec ses partisans pour mourir peu après à St Louis.

A lire les comptes-rendus de ces débats de 1856, on a parfois l'impression d'assister à une première, maintes fois répétée, des ces glauques scissions groupusculaires où les ésotériques motions d'ordre se mêlent aux sous-entendus invérifiables, aux basses insultes et aux règlements de comptes sentimentaux. Et pourtant...


Portrait d'émigrants :
Ford Madox Brown - The last of England, 1855
Birmingham Museums and Art Gallery


...avant de vous gausser des Icariens, posez-vous la question : l'auriez-vous fait, le voyage ?  Du Havre à la Nouvelle-Orléans, puis le Mississippi, tout ce voyage, vers la grande première historique de la communauté des biens ?

Dans le phalanstère fouriériste, il y a encore des riches et des pauvres - ce n'est pas un empêchement car, on peut y compter, l'harmonie règnera très bientôt. Par ce biais le fouriérisme, surtout la doctrine une fois revue par Considérant, reste une affaire de porteurs de part, de shareholders : la propriété individuelle n'est pas bannie, on peut comprendre qu'on investisse dans un phalanstère, et c'est bien ce que fait un Godin au Texas.

L'Icarie, c'est une autre paire de manche : à l'arrivée on abandonne tous ses biens personnels - et rien ne peut être acquis que ce soit par le travail, le don ou l'héritage. Les femmes qui arrivaient avec des bijoux, une robe de soie ou du maquillage devaient les laisser :  toutes ne pouvant en avoir, c'eût été un ferment d'inégalité. En Icarie point de patron philanthrope et généreux à la Godin ou à la Robert Owen - mais les cotisations des membres - et la houlette de Papa, bien sûr. Mais avant de sourire encore, posez-vous la question : l'auriez-vous fait, le Premier Grand Saut de 1848, sans un patriarche pour guide ? 

Quand à l'autre question - comment se débarrasser après cela du Patriarche, comme dirait Meryon "Je n'y reviendrai pas ici, pensant que ceux qui veulent bien l'examiner avec intérêt et attention doivent en comprendre, en en trouver le sens vrai et entier, auquel j'attribue, je le répète, une importance capitale" (9).


Charles Meryon - Tourelle, rue de l'école de médecine, 22, (10ème état), 1861, détail.


Car c'est ainsi : nous fouillons dans les boutiques du souvenir et voilà tout ce que nous trouvons : des images dépareillées, des souvenirs incertains, des gloses divergentes, des repentirs, des rancœurs mal éteintes et des espoirs abandonnés, des omissions peut-être volontaires, des vérités que nous ne connaîtrons jamais.


"Cette pièce, quoique de petite dimension est, à mon sens (et j'ai de fortes raisons pour penser ainsi) mon œuvre capitale : je parle de l'état où est la composition du ciel : c'est-à-dire, d'une part, la Justice qui, à la vue de la Vérité resplendissante de lumière, défaille, ses balances, son glaive, s'échappant de ses mains..." (9).

La Tourelle date de 1861, donc après que Meryon soit sorti de Charenton. La période qui court de son premier internement (1858-59) au second et dernier (1866) compte quelques chefs-d'œuvres - Le collège Henri-IV, le Ministère de la Marine et cette Tourelle - et une particularité, les ciels.

Les ciels de Meryon ont toujours paru contenir quelque menace - ominous, le terme qu'emploient à leur propos les critiques anglophones entre bien en résonance avec ces nuées immobiles, ces traînées d'oiseaux noirs. Comme si Meryon captait la capacité de mauvais augure de ces étroites rues parisiennes surplombées de hautes façades rigides, sombres, scandées de fenêtres d'un noir d'encre. S'il est une ville pour la mélancolie...

Pourtant, à partir de 1860 et de la reprise du Pont-au-Change, les ciels de Meryon ne sont plus seulement menaçants, mais aussi singulièrement peuplés. D'oiseaux du Pacifique, de baleines, de barques mélanésiennes, de chars triomphaux, d'allégories...



Charles Meryon - Collège Henri IV (ou Lycée Napoléon), 1863-64, détail


Charles Meryon - Le Ministère de la Marine, 1865, détail


Charles Meryon - Le Pont-au-Change, état X, 1859-60 détail


A partir de l'état 10 du Pont-au-Change, précisément, où se dessine sur le ciel ce que Louise Herlin a appelé dans un poème

...l'envol numineux des oiseaux de Méryon (10).

Ominous/numineux, omen/numen : transition du présage à la manifestation de la volonté des dieux.

Selon Meryon dans la légende qu'il a gravée, l'aérienne allégorie de la Tourelle montre la  "Sainte, Inviolable vérité, divin flambeau de l'âme" qui, "quand le chaos est sur la Terre" descend "des cieux pour éclairer les hommes et régler les décrets de la stricte Justice". 

Il a précisé sa pensée, si l'on peut dire, dans une lettre à Burty : "pourquoi la Justice laisse-t-elle tomber ses attributs ? Question de la plus haute gravité cela se comprend (...) Mû par la volonté, quelque téméraire qu'elle fût, de dévoiler des fautes de la plus funeste influence qui soit au monde, j'ai fait effort sur moi-même et malgré les battements d'un cœur mal à l'aise dans on étroite cage, j'ai tracé d'une main tremblante ces lignes testatrices d'excès, d'erreurs à jamais regrettables qu'au nom du salut de tous il faut à jamais aussi prévenir (...) Oui les balances et le glaive se sont échappés des mains de cette Justice, bien forte cependant... Qui donc les relèvera (11) ?"

Dans la même lettre, il désigne la figure de l'Icare comme celle de "l'innocence lésée, violée" et souligne l'importance des "deux figures placées sur le toit, les couvreurs dans lesquels on peut voir une personnification de cette si nombreuse classe d'hommes qui ne trouvent l'existence que dans l'exercice de fonctions... 


 Les couvreurs

...pour un salaire trop modique sans doute" (11). Nous avons donc quatre figures, celle de l'Icare que l'on pourrait aussi bien interpréter, à la manière romantique, comme une image de l'artiste, celle des travailleurs, la Justice et la Vérité.

Ces allégories ont elles aussi fait couler beaucoup d'encre. Philippe Junod propose ses interprétations - vengeance de Marat, ou encore illustration de ses idées sur la relativité des lois. Mais si on accepte le parallèle de Marat et Cabet, pourquoi ne pas prendre aussi au mot ce Fiat Lux et l'idéalisme de Meryon ? Admettons que Meryon mette en parallèle la fin violente de Marat et les âpres dissensions qui secouèrent l'Icarie - elles étaient de notoriété publique. Qu'il en tire la leçon mélancolique (Oui les balances et le glaive se sont échappés des mains de cette Justice) mais que dans ce feu qui fait fondre les ailes d'Icare il trouve aussi la Vérité - car ce qui aveugle et éblouit peut aussi éclairer.

La lumière surprend toutes ces figures dans un moment de faiblesse - l'Icare-artiste perdant ses ailes, la Justice laissant choir ses attributs, les travailleurs forcés de suspendre leur ouvrage - c'est une manifestation de la Vérité dans un éclair, un arrêt, une panne, une immobilisation avant la chute, une sidération avant la catastrophe qui est peut-être aussi une possibilité de la conjurer ("Qui donc les relèvera ?"). Et dans cette hypothèse le Fiat Lux, gravé puis effacé, marquerait l'apparition, unique dans ses ciels et dans toute l'œuvre de Meryon peintre-graveur, de ce qu'il faut bien appeler une lumière messianique.


Charles Meryon - Tourelle, rue de l'école de médecine, 22 (13ème état après effacement des figures allégoriques), 1861-1863







Sur les Icaries américaines, on peut se reférer à Robert P. Sutton, Les Icariens, the utopian dream in Europe and America, 1994.

On trouvera ici les textes du débat entre minorité et majorité de Nauvoo.

On peut visiter le site de la colonie icarienne de Corning (Iowa).



(1) Après l'absorption de la rue Larrey par le boulevard St Germain et l'Ecole de médecine, son nom a été redonné en 1881 à la rue de la Pitié dans le Vème, près de la place du Puits de l'Ermite et de la Mosquée de Paris.

(2) Philippe Junod, Meryon en Icare ? Hypothèses pour une lecture de la Tourelle, rue de l'Ecole-de-médecine, in Chemins de traverse, Essais sur l'Histoire des Arts, infolio éd.  2007, pp. 53-82.

(3) Ibid. p. 79.

(4) Cf. Roger Collins, Charles Meryon, a life, p. 96.

(5) Jean Ducros, Charles Meryon officier de marin peintre-graveur, Musée de la Marine, 1968, n° 175, 176 et 183. 

(6) Elle donne lieu à quelques gravures hilarantes dans ses dernières années, comme Petit Prince dito et Rébus : Non non Morny n'est pas mort car il noce encore, n° 92 et 98 du catalogue de Schneiderman.

(7) Charles Meryon, Mes observations (1863), éd. par Philippe Verdier, Gazette des Beaux-Arts, décembre 1983, p. 226.

(8) Chaque Icarien devait payer six cents francs de droit d'entrée : pour un ouvrier parisien qualifié, cela pouvait représenter six à dix mois de salaire, mais avec réalisme Cabet abaissa ce droit à quatre cents puis trois cents francs. Les trois quarts de la somme étaient remboursés au candidat jugé inapte à la fin du stage d'admission.

(9)  Charles Meryon, Mes observations (1863), p. 226.

(10) Louise Herlin, Fleuve, in Les oiseaux de Méryon, poèmes, La Différence éd. 1993, p. 32.

(11) Lettre de Meryon à Philippe Burty du 12 juillet 1861, citée par Ph. Junod.



14/10/2011

Comme de la grêle



Kelly Joe Phelps - Hellhound on my trail (Robert Johnson)
Mis en ligne par HoneyboyWalter


I got to keep moving, I got to keep moving
Blues falling down like hail

And the day keeps on remindin' me, 
There's a hellhound on my trail

If today was Christmas eve,
And tomorrow was Christmas day 

All I would need is my little sweet rider
Just to pass the time away

You sprinkled hot foot powder around my door 
You sprinkled hot foot powder, all around your daddy's door
It keeps me with ramblin' mind rider
Every old place I go

I can tell the wind is risin',

The leaves tremblin' on the trees
All I need is my little sweet woman 
To keep my company





Et, pendant ce temps-là, dans un autre ordre d'idées...
...pour les amateurs de terrils, tout en haut

12/10/2011

Boutiques de souvenirs utopiques (2) : Un hôtel a New York


John Sloan - 23rd Street, Roofs, Sunset, 1906
Joslyn Art Museum, Omaha


La masse sombre qui se détache au fond du tableau de Sloan, c'est le Chelsea Hotel. Un temps l'immeuble le plus haut de la ville, en 1906 cela faisait déjà vingt-deux ans qu'il avait été surpassé mais il se dressait encore dans un splendide isolement, sur la 23ème rue.

C'est Sherrill Tippins, l'auteure du très recommandable (1)  February House, qui a récemment réavancé la thèse selon laquelle le Chelsea serait, comme le Familistère de Guise, un produit indirect du fouriérisme. Une idée qu'on trouvait déjà formulée chez Dolores Hayden, reprise chez Carl Guarneri, et qui s'appuie essentiellement sur une histoire familiale.

Charles Antoine Colomb Gengembre était le fils de Joseph Gengembre, qui fut à partir de 1827 directeur de la Manufacture de machines à feu aux Forges d'Indret, et donc un des pionniers français de la fabrication des bateaux à vapeur. Colomb, lui-même ingénieur et architecte, collabore avec les fouriéristes à la construction du phalanstère de Condé-sur-Vesgre en 1831-1832 et se fâche d'ailleurs avec nombre d'entre eux, dont Fourier lui-même, dans les débats qui accompagnent l'échec de cette première expérience. Après 1848 (2) il émigre aux Etats-Unis et s'installe à Cincinnati, puis à Allegheny (Pennsylvanie) où il garde des liens avec les fouriéristes. C'est à Cincinnati qu'il reçoit la visite de Victor Considérant alors que ce dernier prépare l'installation de la colonie fouriériste de La Réunion à Dallas, financée, entre autres, par Jean-Baptiste André Godin.

Le fils de Colomb Gengembre, Philippe, prend le nom de jeune fille de sa mère et se fait donc appeler Philip Hubert. Installé à New-York à partir de 1865 il s'y fait architecte et s'associe à James W. Pirsson. Leur cabinet, Hubert & Pirsson, construira une douzaine d'immeubles considérés comme des classiques du Gilded Age, dans le style dit Queen Anne - Late Victorian, et dont les chefs-d'œuvres furent les Navarro Flats sur Central Park, aujourd'hui disparus...


Les Central Park Apartments, précédemment appelés Navarro Flats
Source : Wired New York


...et le Chelsea, qui est toujours là.

C'est une histoire familiale donc, mais d'une famille élargie. C'est aussi l'histoire du fouriérisme américain, ce continent englouti - peut-être quarante communautés et phalanstères, le soutien d'un quotidien à fort tirage, plusieurs milliers d'hommes et femmes, des phalanges dont certaines durèrent plus de dix ans (3). 


 Le phalanstère de la North American Phalanx à Colts Neck, (New Jersey), ca 1840


La première phase de cette histoire court de 1837 (fondation de la Société Fourienne de New York) à 1852-1855 (dissolution de la North American Phalanx).


Les bâtiments subsistants de la North American Phalanx à Colts Neck, en 1972
Source : Library of Congress


C'est la phase phalanstérienne proprement dite, avec des colonies établies à la campagne par de jeunes intellectuels et ouvriers qualifiés de la Ville.


La Ruche (The Hive), bâtiment de la communauté fouriériste
de Brook Farm (Massachusetts), sujet du roman de Nathaniel Hawthorne,


Après la dissolution des dernières unités fermières (souvent suite à l'incendie accidentel des installations)...


Ruines de La Ruche de Brook Farm
Photo R E Stanton, 1977


...vient le repli sur la Ville avec l'expérience de l'Unitary Household : une centaine de personnes dans quatre immeubles brownstone de New York, 14ème rue Est, de 1858 à 1860 (4). L'Unitary Household marque une évolution dans les pratiques fouriéristes : les salons et salles à manger restent communautaires (mais non obligatoires) et les tâches domestiques comme la cuisine, la vaisselle... sont toujours au niveau collectif mais effectuées par des salariés (5). Dans les communautés fouriéristes de la campagne elles étaient auparavant prises en charge collectivement par les membres féminines de la Phalange, et elles seules.

L'Unitary Household est en cela annonciateur de ce qui allait suivre après la Guerre Civile. D'une part, le courant fouriériste sur son déclin s'ouvre à d'autres influences - anarchistes individualistes, féministes, partisan(e)s de l'amour libre, communautés d'artistes et expérimentateurs du logement collectif. D'autre part la pression démographique et foncière est telle dans les grands centres états-uniens, notamment Manhattan, qu'elle favorise la recherche de solutions collectives - la vie dans l'Unitary Household revenait au tiers de ce qu'elle aurait coûté à un ménage isolé du même quartier.

Si l'on veut chercher la survivance du fouriérisme après 1865, il faut donc chercher chez Victoria Woodhull, Mary Howland qui tenta de populariser aux Etats-Unis le modèle du Familistère Godin, Melusina Fay Pierce, auteure de Cooperative Housekeeping, c'est-à-dire chez les féministes qui réclamaient pour les nouveaux immeubles collectifs (apartment houses) le maximum d'équipements communs - cuisine, buanderie, garderie pour libérer les femmes des tâches domestiques... Cela à un moment où les architectes eux-mêmes reherchaient de nouvelles solutions sous la pression économique mais aussi pour plaire à une clientèle que nous appellerions aujourd'hui bourgeoise et bohême (6).

C'est d'ailleurs ici qu'on retrouve Philip Hubert et le Chelsea. A partir de 1880 Hubert construit ce qu'il appelle des Home Clubs - des immeubles allant jusqu'à dix étages, divisés en appartement larges et lumineux, munis du confort moderne avec chauffage central et ascenseurs, vendus selon la formule du cooperative housing (7). Malgré ce qu'on a pu en écrire, il reste peu de fouriérisme dans les réalisations du fils de Colomb Gengembre :  les équipements collectifs sont réduits (généralement un salon et un service de nettoyage, parfois un billard et une salle à manger comme aux Navarro Flats) - et il n'est plus question de mise en commun des tâches ménagères. En revanche le personnel (garçons d'ascenseur, portiers, etc.) est mutualisé, économie notable par rapport à la domesticité privée - ce que n'aurait pas dénié Charles Fourier...

Le premier Home Club était destiné aux employés modestes, avec des prix adaptés à leur bourse, mais il semble en fait avoir immédiatement profité à des propriétaires plus aisés. Puis Hubert construisit le Rembrandt, 57ème rue ouest, le Plaza de la 59ème rue, les Osborne Apartments... On surnommait ces constructions "les tenements pour riches" (8).


Le Chelsea, alors qu'il n'était pas encore un hôtel


Parmi les 80 appartements du Chelsea, une partie furent également proposés à des prix plutôt bas - 2400 $ de l'époque - et les équipements collectifs incluaient, cette fois-ci, trois salles à manger au rez-de-chaussée ainsi que le toit-jardin (9). Quand on y ajoute les sept studios d'artistes du dernier étage et la localisation de l'ensemble - dans ce qui était le centre du quartier du spectacle avant qu'il se déplace vers la 40ème rue et Broadway - on comprend que le Chelsea était fait pour attirer artistes et intellectuels aisés, en plus de la bourgeoisie à laquelle étaient réservés les appartements les plus spacieux.

Le cooperative housing permettait de mutualiser l'achat sur plan : chaque coopérateur acquérait un droit perpétuel d'occupation assorti d'un engagement de payer les charges afférentes. Bien que la légende du Chelsea le présente comme la première cooperative de new York, c'est très certainement faux, mais il est certain que le cabinet Hubert & Pirsson fut à l'avant-garde d'une évolution qui profita d'abord - et pendant longtemps - aux riches qui avaient de plus en plus de mal à acquérir une maison individuelle à Manhattan : c'est ainsi que furent construits bon nombre d'immeubles de la 5ème avenue, de Park Avenue et autour de Central Park après la 1ère guerre mondiale.

A la même époque, le logement ouvrier à New York reste purement locatif et se résume aux fameux tenements sans air et sans lumière, construits, dans le meilleur des cas, selon les normes Old-Law de 1879, en dumbbell tenements...


 Exposition sur le logement ouvrier de la Charity Organization Society, 1900 : maquettes de blocs d'immeubles ouvriers typiques du Lower East Side. 
La maquette du haut montre un bloc construit avant les normes d'urbanisme dites Old Law sur l'ensoleillement et l'aération. Celle du bas représente un bloc de même dimension construit après 1879 en dumbbell de façon à respecter a minima ces normes  en pratiquant de minces puits de jour : en fait, l'habitat a été encore densifié.
Source : Robert W. DeForest & Lawrence Veiller, The Tenement House Problem, New York, MacMillan, 1903.


 Plan d'un dumbbell tenement :
Le terme Dumbbell (Haltère) fait référence à la forme typique de l'immeuble de base


...empilés sur cinq à six étages sur les lots de 25x100 pieds imposés par le Grid Plan, et dont Bellows a donné la vue la plus saisissante.



George Bellows - Cliff dwellers / Troglodytes, 1913
Los Angeles City Museum of Arts


Ce n'est qu'à partir des années 1920 que le cooperative housing fut repris par le mouvement syndical, notamment par Abraham E. Kazan, de l'ILGWU . Les projets de l'ILGWU reprenaient le modèle de l'appartement-jardin tel qu'il avait été mis en œuvre par l'urbanisme socialiste en Allemagne et en Autriche, ainsi à la Karl-Marx-Hof de Vienne. 

Jusqu'en 1970 des dizaines de milliers de logements furent ainsi construits à New York avec le soutien des caisses syndicales puis, après que la crise de 1929 ait frappé ces dernières, avec l'aide de l'état fédéral, notamment la section 213 du National Housing Act à partir de 1949. Cette loi avait pour but de reloger les soldats démobilisés mais fut maintenue pour subventionner la construction de logements coopératifs à loyers modérés. 

C'est ce double mouvement coopératif - de la bourgeoisie d'un côté, recherchant l'entre-soi de familles solvables, et de la classe ouvrière syndiquée de l'autre, voulant préserver une communauté de conviction - qui explique qu'une grande majorité du foncier à Manhattan soit aujourd'hui régi en cooperatives

A partir du milieu des années 1950, de nouvelles législations orientent les co-ops "régulées" vers la privatisation : à partir d'un délai, une co-op subventionnée peut entrer dans le marché libre. Le délai était de vingt ans et la fin des années 1980, quelle coïncidence, vit se généraliser le processus. On peut lire ici l'histoire d'une de ces privatisations dans le Coop Village de Lower East Side. 

Philip Hubert était probablement très conscient de ce que le problème du logement dépassait de  loin ses initiatives architecturales : en 1886 il soutint financièrement la campagne de l'United Labor Party d'Henry George aux municipales (10). Le projet de Single Tax sur le foncier (en fait une socialisation de la rente foncière) émis par George avait évidemment de quoi séduire Philip Hubert. Et de quoi en effrayer d'autres : suffisamment pour susciter contre George outre la candidature républicaine de Theodore Roosevelt, la coalition de la hiérarchie catholique et des réseaux clientélistes de Tammany Hall derrière le candidat démocrate.


 Henry George photographié peu après avoir écrit Progress and Poverty


Après l'échec de Henry George, Philip Hubert quitte New York pour Los Angeles où il finira sa vie en dessinant des plans de petites maisons et d'appareils ménagers à l'intention des travailleurs pauvres (11). Pendant les deux ans qu'il avait passés au Chelsea, Hubert avait écrit une pièce de théâtre sur le procès des Sorcières de Salem, soixante-dix ans avant Arthur Miller. Qui, lui aussi, habitait au Chelsea.

C'est en 1905 - le déplacement du quartier des spectacles ayant entraîné la faillite de la cooperative - que le Chelsea devient un hôtel.


Chelsea Hotel, 2005


Je ne me livrerai pas au jeu qui consiste à comparer les plans du Chelsea aux spécifications du Phalanstère selon Fourier ou Considérant - comme on va métrant les châteaux cathares ou la pyramide de Chéops. Et je ne vais pas non plus resservir la liste des écrivains, poètes, cinéastes et rock stars qui ont eu leur clef - de Mark Twain à Sid Vicious l'éventail est large et, diraient certains, la pente est sensible. La liste des inconnus serait plus intéressante.


Chelsea Hotel, 2004


Qu'est-ce qui fait la magie d'un lieu ? Ce que la mémoire a retenu, ou ce qu'elle en a oublié ?

"La théorie de Fourier a contribué aux premières inspirations de la fondation du Familistère. J'ai été et reste un des plus grands admirateurs de son génie. Mais pourtant, ce n'est pas un phalanstère que j'ai fondé; ce n'est pas la réalisation du travail sériaire et attrayant que comporte le Familistère; ce n'est pas la réalisation du bonheur que j'ai inaugurée. Ce n'est qu'un allégement aux souffrances des classes ouvrières. C'est le bien-être physique et moral que je cherche à créer pour elles dans les limites d'une application et d'une répartition plus équitable des fruits du travail. Il y a donc bien loin de là à l'harmonie sociale qui malheureusement est moins bien accessible que les disciples de Fourier et Fourier lui-même l'ont généralement cru."

C'est ce qu'écrivait (12) Jean-Baptiste André Godin, le 5 novembre 1866, à Marie Howland, la fouriériste états-unienne qui devait populariser ses idées dans un roman à succès, Papa's Own Girl. D'une certaine façon, Philip Hubert aurait pu écrire les mêmes phrases pour illustrer le même compromis.


Chelsea Hotel iron works, 2011


La limite de l'utopie est tout à fait palpable - pour la réaliser, jusqu'ici, il a toujours fallu du capital. Et ce capital impose à son tour ses propres limites : à Guise chez Godin, il vient de l'usine et des revenus que l'on en tire - mais l'usine, du coup, implante dans le palais Social ses hiérarchies, ses statuts et sa discipline. A New York chez Philip Hubert, le capital vient d'une subtile redistribution : la vente des grands appartements aux riches subventionne les prix modérés des petits logements des cooperatives, et les revenus tirés de la location directe d'une partie de l'immeuble sont affectés, non seulement aux frais de fonctionnement, mais aussi à l'amortissement des hypothèques. Mais à ce jeu ce sont bien les banques qui sont les plus subtiles et - l'état fédéral étant venu à la rescousse puis s'étant retiré - ne reste plus aux co-ops des pauvres que le choix entre la faillite et la privatisation, aux prix du marché.

Ce qui fait la magie d'un lieu, ce n'est pas son livre d'or ou ses plaques commémoratives, sa bimbeloterie de Hard Rock Café, ni les fantasmes d'un siècle de défonce. Ce qui fait la magie, c'est ce qui a été perdu et oublié.

Le logement pour tous, le bonheur à portée de main - l'année 1886 à New York, quarante-six mille grévistes le Premier Mai, et, tenant meeting trois fois par jour, avec Daniel De Leon et les Knights of Labor, et même les socialistes allemands butés de la Volkszeitung, parlant aux journaliers irlandais qui pour une fois refusaient d'écouter leurs évêques, Henry George répétant ce qu'il avait crié à la tribune de Cooper Union lors de son investiture :

"Nowhere else in the civilized world are men and women and children packed together so closely (...) miles and miles and miles of land around this nucleus. Why cannot we take that and build houses upon it for our accommodation ?

"Nulle part ailleurs dans le monde civilisé on ne trouve des hommes , femmes et enfants à ce point entassés les uns sur les autres... Des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres de terres autour de ce noyau. Pourquoi ne pouvons-nous pas les prendre et y construire des maisons pour nous loger ?"  

(Et il donnait la réponse : parce que les spéculateurs fonciers avaient déjà mis la main sur ces terres, en attendant que leur prix monte).


Chelsea Hotel is closed, 2011


Ce qui a été oublié. Cette perte de mémoire, c'est ce qui fait le charme des boutiques de souvenirs, et le Chelsea est une de ces boutiques comme il y en a d'autres. Depuis le 31 juillet de cette année celle-là est d'ailleurs fermée et l'hôtel ne prend plus de réservations. La party du Samedi 30 était la dernière occasion d'y croiser ses fantômes - mes deux préférés étant John Sloan et Edgar Lee Masters.


John Sloan - Self-Portrait, 1890
Delaware Art Museum


Après avoir peint l'hôtel depuis son toit de la 23ème rue, Sloan attendra presque trente ans avant d'y emménager en 1935, avec Anna-Maria, dite Dolly, qui a probablement posé pour la femme au panier de linge dans le tableau de 1906. Dolly qui était alcoolique, qu'il avait rencontrée dans un bordel et qui avait tellement peur de le perdre qu'il rédigeait son journal uniquement pour qu'elle le lise en cachette et se rassure sur ses sentiments.




Quant à Edgar Lee Masters, le poète, auteur de la Spoon River Anthology, ce livre tissé avec les voix des morts, il s'installa au Chelsea par amour, et y écrivit, pour une Anita qui était peut-être son Alice, ce poème où il en anticipe la fermeture :


Anita! Soon this Chelsea Hotel
Will vanish before the city’s merchant greed,
Wreckers will wreck it, and in its stead
More lofty walls will swell
 
This old street’s populace.  Then who will know
About its ancient grandeur, marble stairs,
Its paintings, onyx-mantels, courts, the heirs
Of a time now long ago?

Who will then know that Mark Twain used to stroll
In the gorgeous dining-room, that princesses,
Poets and celebrated actresses
Lived here and made its soul;

In after years, so often made and unmade
By the changing generations, until today
It stands a tomb of happiness passed away,
Of an era long overlaid?

(La suite du poème est ici)


Lui et Sloan s'entendaient bien, ils avaient à peu près le même âge, et les mêmes convictions. Ils aimaient discuter de tout et de rien, de politique - avant d'aller écouter de la musique, sur le Victrola dans la chambre de Lee Masters, au Chelsea.



Duke Ellington - The Mystery Song, 1931
Mis en ligne par mlaprarie






Les écrits de Fourier se trouvent aisément sur le web, par exemple ici ou . On peut aussi trouver en ligne Le fou du Palais-Royal, de Cantagrel, qui présente la doctrine de façon vivante. Il faut lire aussi les Cahiers Charles Fourier.

A noter qu'il existe toujours une colonie sur le site du premier phalanstère de Condé-sur-Vesgre.

Sur l'histoire du logement à New-York, voir Richard Plunz, A History of Housing in New-York City, Columbia University Press, 1990 et, en français, Habiter New York, la forme institutionnalisée de l'habitat new-yorkais 1850-1950,  Mardaga éd., 1980. Sur le passage de la maison individuelle à l'apartment house dans la bourgeoisie new-yorkaise, Alone Together, a History of New York's Early Apartments, d'Elizabeth Collins Cromley, est partiellement accessible en ligne. Voir aussi les livres d'Andrew Alpern. Et sur l'histoire de New York jusqu'à la fin du XIXème siècle les 1383 pages de Gotham, A History of New York City to 1898 sont une mine inépuisable, on y trouve tout, jusqu'aux Dead Rabbits chers à Martin Scorsese.

Sur le Fouriérisme américain le livre de référence est celui, déjà indiqué, de Carl J. Garneri, The utopian alternative: Fourierism in nineteenth-century America, Cornell University Press, 1991. Et, sur les rapports entre le premier féminisme états-unien, l'architecture domestique et la lutte pour le partage des tâches, The grand domestic revolution: a history of feminist designs for American homes, neighborhoods, and cities de Dolores Hayden, dans la lignée du material feminism.

Sur le Chelsea, il faut encore attendre le livre de Sherrill Tippins (Dream Palace ?) mais il existe le blog d'Ed Hamilton, Living with legends. Et, pour ceux qui ne l'auraient pas encore lu, le beau roman de Joseph O'Neill, Netherland - où se profile, indirecte et innommée mais perceptible  à un œil attentif, l'ombre moqueuse de C.L.R. James.



(1) Au moins pour les lecteurs impénitents de Carson McCullers, dont les chats font partie.

(2) Bien que fouriériste, il ne faut pas faire de Colomb Gengembre un quarante-huitard à tous crins - travaillant pour la commande publique (canaux, écoles et éclairage au gaz) il semble bien que ce fut sa proximité avec les milieux gouvernementaux orléanistes qui le força à émigrer.

(3) Pour une présentation en français du fouriérisme américain, on peut lire le chapitre que Catherine Dhaussy lui consacre dans sa thèse de doctorat, Utopie et démocratie humanitaire aux États-Unis et en France entre 1830 et 1848, 2003. Le quotidien en question était le New York Tribune.

(4) Laura Cetti, Un Falansterio a New York. L'Unitary Household (1858-1860) e il riformismo prebellico americano, Sellerio, Palermo, 1992. Egalement un article de Laura Cetti accessible en ligne ici (pdf).

(5) De même, au Familistère de Guise, certains services collectifs du Palais Social étaient effectués par des Auxiliaires, qui n'y logeaient pas. Il faut aussi rappeler les limites de la critique de la division du travail chez Fourier, évidentes quand on lit certains passages sur la domesticité passionnée dans la société idéale : "L'affection du riche naîtra bien mieux pour les serviteurs quand il sera prouvé que leur entremise est une préférence affectueuse, puisqu'ils ne seront pas payés par ceux qu'ils serviront (...) Or, à examiner le mécanisme sociétaire, on reconnaît que toute la classe pauvre y est affectée au service du riche. Dans les appartement, les écuries, les jardins, les caves, les cuisines, etc. le riche ne saurait faire un pas sans voir les pauvres travaillant avec ardeur à satisfaire quelqu'une de ses fantaisies, faisant passionnément un service qu'il serait obligé de salarier en civilisation. Il aimera ces classes inférieures, par infuence de la domesticité passionnée." Charles Fourier, Traité de l'association domestique-agricole, vol. II pp. 483-484, Paris, 1822.

(6) Il faut se replacer dans l'ambiance d'une époque ou une Victoria Woodhull est à la fois la première femme agent de change au New York Stock Exchange, spirite militante et membre de la 1ère internationale où elle et ses pareils s'attiraient les foudres des marxistes, pour des raisons qu'il est facile de comprendre.

(7) En cooperative ou co-op chaque co-propriétaire est en fait un porteur de part de la société immobilière, et non le propriétaire d'une surface définie. Il doit être agréé par le board, intuitu personæ, et il est expulsable s'il ne respecte pas le règlement (à ne pas confondre avec le condominium, qui s'apparente à la copropriété française).

(8) Real Estate Record and Builder's Guide, cité par Edwin G. Burrows & Mike Wallace, Gotham, a history of New York City to 1898, Oxford University Press, 1999.

(9) Brochure de Philip Hubert, citée par Sherrill Tippins, Charles Fourier : Key to the Mystery of the Chelsea Hotel ?  Cahiers Charles Fourier, 2009. 

(10) George fut le premier à mener une campagne municipale  New-Yorkaise sur des bases économiques et sociales et non ethniques/communautaires. 

(11) Toujours selon Sherrill Tippins.

(12) Cité par Catherine Durieux, Fouriérisme américain, Familistère et amour libre, Cahiers Charles Fourier, n° 17, décembre 2006.