30/04/2011

L'art de la lecture : Méfiez-vous des clochers


Alexander Mark Rossi - Forbidden books/Livres défendus, 1897
Rehs Gallery Via Victorian / Edwardian Painting







Aux éditions de La Découverte (720 p., 27,50 €) l'intégrale pour la première fois des Cahiers Rouges, les souvenirs de Maxime Vuillaume sur la Commune.

Vuillaume était un des rédacteurs du Fils du Père Duchêne Illustré...



Le Fils du Père Duchêne Illustré, n°7, 14 mai 1871
Courbet renversant une colonne Morris


...dont dix numéros parurent sous la Commune, du 21 avril au 24 mai 1871 - on peut les lire ici à Heidelberg

C'est Péguy qui publia de 1908 à 1914 dans les Cahiers de la Quinzaine les souvenirs de Vuillaume, et qui leur trouva ce titre de Cahiers Rouges. En 1910 Vuillaume fit paraître chez Ollendorf  une version abrégée, reprise jusqu'ici par toutes les éditions ultérieures. Elle commence ainsi :

 




...la suite se trouve en passant par ici (merci à Espace contre ciment).

L'édition de Maxime Jourdan reproduit le texte des Cahiers de la Quinzaine, y inclus les cahiers VIII à X postérieurs à l'édition Ollendorf. Bonne lecture, sous une forme ou sous une autre, ces pages en valent la peine.

Après la Commune Vuillaume dut s'exiler plus de dix ans en Suisse et au Piémont. Ancien élève de l'Ecole des Mines, il se consacra professionnellement à la fabrication industrielle... de la dynamite. Ce qui me fournit une transition.




Michèle Bernard - La danse des Bombes
D'après un poème de Louise Michel
sur l'insurrection du 18 Mars 1871 à Montmartre
Mis en ligne par ccffpa




Et pendant ce temps-là...

29/04/2011

Gnossiennes/Entr'acte/Feu de cheminée

Santiago Rusiñol Prats - Erik Satie, 1890
Source
 


Erik Satie - Trois Gnossiennes - Aldo Ciccolini, piano
René Clair - Entr'acte, 1924
Mis en ligne par Oskar Stadtfeld

28/04/2011

27/04/2011

Le Dieu des fourmis, et la dernière relève

Leçons de choses, 1938
Source : Agence Eureka


Ce n'était pas en 1938 mais une quinzaine d'années plus tard, et c'était à Versailles. Pour les grands garçons il y avait le Grand Saint-Frusquin, et pour nous autres petizenfants, un peu plus près de chez moi le Petit Saint-Frusquin. Première entrée dans la Grande Machinerie Sociale, plume sergent-major, encriers de porcelaine fichés dans les petits pupitres noirs à panneau rabattant, dix bons points qui faisaient un gros bon point, dix gros bons points qui donnaient doit à une image (pieuse). Tout cela donc, férocement vintage.


Leçons de choses (1946) 
Source : Agence Eureka


Moi, et ma boîte à bons points. Et Dieu.


La Miche de pain, catéchisme catholique illustré pour les tout-petits, 1ère année, 5 ans


Les leçons de Dieu avaient lieu dans une grande salle à part, où on apprenait dans le Livre spécial, La Miche de pain, les définitions de Dieu. Et son plan.

Dieu était infiniment grand, infiniment aimable, invisible, probablement sans saveur, et omniprésent. Tout le contraire de nous qui étions tout petits, faisions plein de bêtises et ne pouvions nous cacher nulle part.


La Miche de pain
Source


On avait vite fait de comprendre qu'à la différence de Mademoiselle Olivier, plutôt coulante avec les bons points, Dieu était du genre à ne pas vous louper.


La Miche de pain
Source


Quand on est môme, on a tendance à se croire léger et immortel. Ces petits dessins nous ramenaient avec insistance à notre humaine condition : 



 La Miche de pain
Source


...on devrait d'abord se tuer au travail...



 La Miche de pain
Source


...ensuite on allait tous crever pour de bon...



La Miche de pain
Source


 ...avec le risque non nul d'en baver subséquemment et pour l'éternité.



La Miche de pain
Source


Bon, il y avait des rattrapages...



La Miche de pain
Source


...mais on se sentait, comment dire, découragé d'avance...



La Miche de pain
Source


...sans compter qu'elle n'était pas vraiment nette, la frontière entre le petit coup de trop et la gourmandise anodine.


 La Miche de pain
Source


Enfin venait cette image, dont je me souviens si bien que je peux la redessiner de mémoire :



La Miche de pain



Les yeux écarquillés, j'ai dû passer des heures devant cette page, à chercher la fourmi.

Car de deux choses l'une : soit elle était réellement représentée et je pouvais espérer la trouver, comme dans ces jeux dessinés où on cherche l'indice - soit elle ne l'était pas et c'était bien là le scandale : cette tartine de noir uniforme, c'était ma disqualification en tant que regard humain. La fourmi réelle au cœur de la nuit,  j'aurais accepté de ne pas la voir, mais son image absente était une tout autre affaire - un trou noir dans mon catéchisme. Je découvrais un  paradoxe graphique dans ce qui n'était qu'un tour de passe-passe de plus dans le sac à malice des prédicateurs. Et, le découvrant, je me mettais pour la première fois à douter. Car l'involontaire (1) profondeur de cette image, à elle seule faisait oublier tout le prêchi-prêcha qui l'entourait. 

Quinze années passèrent.



Casimir Malévitch - Квадрат/Quadrangle, dit Carré noir, dit aussi Carré noir sur fond blanc, 1915
Source : Wikimedia Commons


Evidemment, le Carré noir me rappelait quelque chose. Mais le Dieu de Malévitch - plus exactement ce que Malévitch appelle Dieu - n'a rien à voir avec le surveillant des fourmis - Il en est plutôt l'exact contraire. Le carré noir, accroché lors de l'exposition de 1915 au coin de plafond...


 Œuvres de Malévitch, Exposition futuriste "0, 10", 1915
Le Quadrangle, dans le coin en haut
Source : Numuscus


...ou l'on suspendait traditionnellement l'icône domestique, est le point d'entrée dans le Monde sans objet, et si théologie - ou plutôt ontologie - il y a, elle est ici totalement négative. L'artiste suprématiste s'inscrit dans un mouvement qui tend vers le sans-objet absolu, la liberté du Rien (2). L'ouverture à un Etre-abysse qui est en même temps un espace intersidéral (3)...

La définition Malévitchienne de Dieu, ou plutôt de l'Absolu, on la trouve dans Dieu n'est pas détrôné, au fameux paragraphe 23, celui de la dernière relève :


"En définissant Dieu comme l'absolu, on a défini la perfection, et malgré cela ce «tout» échappe tout de même, ses frontières sont insaisissables dans l'absolu et nous ne pouvons commander aux frontières. Et en effet, comme ils sont infinis les mondes de l'Univers, comme ils sont incalculables les brouillards des soleils qui filent avec leurs systèmes ! Quel taximètre mesurera leur vitesse et l'espace qu'ils ont parcouru ? Tout l'infinité des brouillards solaires file dans les ténèbres, et nous avec notre terre, comme un grain de poussière dans la poussière générale des mondes, nous filons dans un tourbillon insensé, et jusqu'à présent nous ne pouvons établir d'où et où nous volons, quel est le but et quel sens il y a dans cette rotation tourbillonnante infinie. Et l'homme veut calculer toute cette incalculabilité et en faire l'objet de son étude et des ses «argumentations scientifiques» par l'évidence des exemples à travers l'expérience; or sur quoi, sur quel objet effectuer l'expérience ? Que le dise donc l'homme quand arrivera le jour où pour la dernière fois retentira la sirène sur la fabrique du travail, quand le collège scientifique dira que tout est fini, que c'est la dernière relève, que «tout» est connu et quand l'homme criera sur la fabrique : assez, le travail est fini, tout est étudié à fond. Je suis au sommet des mondes ou bien les mondes sont engloutis par moi, j'ai maîtrisé toutes les perfections. «Je suis Dieu»."

De Cézanne au suprématisme: tous les traités parus de 1915 à 1922, L'Age d'Homme éd. 1974, p. 170,
trad. Jean-Claude et Valentine Marcadé.


A peu près au moment où il écrivait à Vitebsk Dieu n'est pas détrôné, Malévitch rédigeait d'un seul jet, le 15 février 1921, un court éloge de la paresse  : "Tout souverain ne fait que remuer la vie à coups de «J'ordonne» et de «Que cela soit». Nous en connaissons déjà quelques exemples, mais tout ce qui a été fait dans le passé ne l'a été que par l'homme; aujourd'hui l'homme n'est déjà plus seul : la machine l'accompagne; demain il ne restera que la machine ou quelque chose qui en tiendra lieu. Alors il n'y aura plus qu'une seule humanité, assise sur le trône de la sagesse préétablie, sans chefs, sans souverains et sans faiseurs de perfection; tout cela sera en elle; de la sorte, elle s'affranchira du travail, atteindra la paix, l'éternel repos de la paresse et entrera dans l'image de la Divinité" (4).

Je ne suis pas resté longtemps au Petit Saint-Frusquin - ensuite, j'ai longtemps vécu à l'ombre des cheminées d'usines. J'entendais sonner la sirène du soir, avant de voir passer ceux qu'on appelait encore des ouvriers, à l'époque. Mais merci, Casimir Sévérinovitch, maintenant je sais que quand retentira la sirène de la dernière relève, nous serons un Dieu paresseux. Et pas des foutues fourmis.



Casimir Malévitch - Travailleuse, 1933
Musée russe, Saint-Pétersbourg - Source : Wikimedia Commons



(1) La légende de l'image est en fait un proverbe arabe bien connu, lui-même dérivé d'un hadith. Le fait que cette non-image soit ainsi associée à un Islam notoirement réticent à la représentation de l'animal, et que de plus le hadith d'origine soit une condamnation du Shirk - l'associationnisme, le fait de révérer une autre divinité à l'égal du Dieu unique, ce péché capital des musulmans - ces courts-circuits entre image et idolâtrie qui mobilisent les trois religions du Livre, tout cela a-t-il été simplement entrevu par l'illustrateur catholique des années 30 ?

(2) La philosophie de Malévitch est moniste, la métaphore du retour à un Dieu créateur fait référence à un dévoilement de l'être au-delà des objets et des médiations techniques - artistiquement, par-delà la mimésis et hors tout symbolisme, par la manifestation de la couleur et de la forme pures. Pour les références philosophiques, il faut probablement se tourner du côté des des Chercheurs de Dieu et de la Lebensphilosophie russe des années 1900 (le premier Berdiaev, Mikhaïl Gershenzon à qui est dédié Dieu n'est pas détrôné) - et en même temps vers les Constructeurs de Dieu (Bogdanov, Lounatcharski... il faut rappeler que ces Constructeurs étaient aussi une tendance du parti bolchevik). Mais il faut aussi penser à l'anarchisme Bakouninien - Malévitch écrit plusieurs articles dans la revue Anarkhia en 1918 "le drapeau de l'anarchie est le drapeau de notre moi; et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l'âme" (cité par Jean-Claude Marcadé, Malévitch, 1990 p. 23). 

(3) Le critique Nikolaï Pounine décrivait ainsi les rapports entre les hérauts respectifs du constructivisme et du suprématisme : "aussi longtemps que je me les rappelle, (Tatline et Malévitch) se sont toujours répartis entre eux le monde : la Terre, le Ciel et l'espace interplanétaire, établissant partout la sphère de leur influence. Tatline se réservait habituellement la Terre, s'efforçant de pousser Malévitch dans le ciel au-delà de la non-figuration. Malévitch, tout en ne refusant pas les planètes, ne cédait pas la Terre, considérant à juste titre que la terre est, elle aussi, une planète et que par conséquent elle peut être elle aussi non-figurative" (cité par Jean-Claude Marcadé, Malévitch, p. 18).

(4) Casimir Malévitch, La paresse comme vérité effective de l'homme, Allia éd. 2010, trad. Régis Gayraud, pp. 30-31. Le texte, conservé aux archives Malévitch du Stedelijk Museum Amsterdam, n'a été publié en russe qu'en 1994 - et pour cause.


Dieu n'est pas détrôné (ou déchu, selon les versions) a été traduit trois fois en français, dans les recueils suivants d'œuvres de Malévitch :

- Ecrits, présentés par Andréi Nakov, traduction par Andrée Robel, Champ Libre éd. 1975, rééd. Ivrea, 1997, pp. 373-420.

- Ecrits sur l'art, tome 1 : De Cézanne au suprématisme, présentation par Jean-Claude Marcadé, traduction par Jean-Claude et Valentine Marcadé, L'Age d'Homme éd, 1993, pp. 145-179.

- Le suprématisme, le monde sans-objet ou le repos éternel, présentation et traduction par Gérard Conio, infolio éd. 2011, pp. 329-378.




L'occasion de signaler cette édition, pour la première fois complète, du grand œuvre de Malévitch. Dieu n'est pas détrôné n'en constitue qu'un chapitre, le seul publié en 1922. La version complète du manuscrit, laissé à Berlin en 1927, ne sera éditée en allemand qu'en 1962, et dans le russe original en 2000.

L'indispensable livre de référence sur Malévitch est celui de Jean-Claude Marcadé, Casimir Malévitch, Nouvelles éditions françaises, 1990 - hélas épuisé et à prix d'or en occasion.

A titre d'introduction à cette période de l'art russe, on peut lire, du même J.-C. Marcadé, L'avant-garde russe, Flammarion, 1995 rééd. 2007; pour l'arrière-plan philosophico-politique, les entretiens entre Gérard Conio et Philippe Sers pour la Radio Suisse Romande : Les Avant-Gardes entre métaphysique et histoire, L'Age d'Homme éd. 2002. On peut compléter avec le bon livre de François Champarnaud, Révolution et contre-révolution culturelles en URSS, Anthropos éd. 1975, qu'on trouve encore quelquefois chez les bouquinistes.

Je dois la plupart des images de La Miche de pain (édition en usage dans les années 50, probablement identique à la première de 1934) à Jean-Luc Tafforeau, qu'il en soit remercié - mon exemplaire, il est depuis longtemps parti dans une poubelle.

23/04/2011

Transports en commun : compartiment

Boris Ivanov - В купе поезда / Dans un compartiment


Et les chats aussi prennent le train - retour Mardi.

22/04/2011

Le bar du coin : Grant Wood, encore

Grant Wood - Sentimental ballad, 1940
New Britain Museum of American Art
Via yourFAVORITEmartian, licence CC



En 1940, Walter Wanger, coproducteur du film The long voyage home (Les hommes de la mer en français) eut l'idée de faire venir sur le tournage neuf peintres américains  reconnus, en majorité de l'école dite régionaliste  - Thomas Hart Benton, Grant Wood, George Biddle, Luis Quintanilla, James Chapin, Robert Philipp, Raphael Soyer, George Schreiber et Edward Fiene. Chacun peignit une scène plus ou moins tirée du film. Ici donc, celle de Grant Wood (1).

Le film est de John Ford, inspiré d'une quadrilogie d'Eugene O'Neill qui avait situé son histoire au cours de la première guerre mondiale. Ford l'a transposée dans la seconde, le film se place dans le courant hollywoodien de mobilisation anti-nazie. L'équipage d'un cargo fait le voyage depuis les Antilles jusqu'à l'Angleterre, en passant par Baltimore, emportant une cargaison de TNT en pleine guerre, tempêtes, hantise des sous-marins et des attaques aériennes, trahisons, engagements forcés. Thème récurrent chez  l'auteur, l'errance ou la fuite à plusieurs se combinent avec la recherche d'un foyer perdu - chaque film de Ford, ou presque, peut se voir comme une Odyssée.

Ford lui-même était coproducteur, à travers sa société Argosy Pictures,  ce qui lui permit d'avoir une grande liberté artistique. La photographie expressionniste de Gregg Toland, l'utilisation de la profondeur de champ, le pessimisme du scénario annoncent le Film Noir un an avant le Faucon Maltais. Ajouté au propos interventionniste alors minoritaire dans l'opinion, cela suffisait pour classer le film comme highbrow (intello). Il est possible que le battage publicitaire mené par Wanger autour de ses peintres ait eu pour but d'y remédier en rendant le film plus populaire (2).

Vers la fin se situe la scène de bar assez librement interprétée par Grant Wood. Il a portraituré les sept acteurs qui incarnent les marins du SS Glencairn. Le grand type en bleu avec la cravate rouge, c'est John Wayne.




John Ford - The long voyage home, 1940 : au bar de Fat Joe / un engagement forcé (Shangaiing)
Mis en ligne par cmlloyd1969


Wayne joue un matelot suédois et n'a pas beaucoup de texte, mais il remplit tout le film. Un jour, Robert Parrish demanda comment un cinéaste avait pu tirer de Wayne des prestations d'acteur comme celles de Stagecoach et The long voyage home. Ford répondit "compte les fois où Wayne parle. C'est la réponse. Ne le laisse pas parler à moins qu'il ait quelque chose d'absolument nécessaire à dire" (3).




John Ford - The long voyage home, 1940 : une façon de quitter Baltimore
Mis en ligne par marciamarciamar



Il existe une photo (4) de Ford avec cinq des artistes rameutés par Wanger sur le tournage. Cliché d'un croisement de trajectoires, rencontre sans lendemain de la Peinture Réaliste Américaine et du Grand Cinéma Epique, en cette climatérique année 40. Moins de deux ans plus tard Grant Wood mourra dans l'Iowa et au même moment un élève de Hart Benton nommé Jackson Pollock va s'intéresser à la façon de peindre des Indiens Navajos - ce qui, entre autres circonstances, va amener la peinture américaine assez loin du Grand Réalisme. 

Quant à John Ford, il va persévérer dans l'épique, jusqu'à  devoir retourner comme un gant le mythe américain, et retrouver la veine noire de The long voyage home sur le chemin qui va de The Searchers à Cheyenne Autumn. Les Indiens, encore eux.


John Ford - The Searchers/La prisonnière du désert, 1956
John Wayne dans le rôle d'Ethan Edwards


La légende dorée du cinéaste veut que les Navajos lui aient donné le nom personnel de Natani Nez, Grand Chef ou Grand Soldat. Par un hasard objectif, c'est au moment de finir les extérieurs de Cheyenne Autumn, son dernier grand film, qu'il apprend l'assassinat de Jack Kennedy. C'est un Ford épuisé, dépressif et shooté au stéroïdes qui revêt un treillis militaire, fait donner la sonnerie aux morts et mettre en berne le drapeau avant de plier bagage et repartir pour Hollywood (5). Il meurt neuf ans plus tard.

Le tableau de Grant Wood n'a pas de mal à se détacher des autres toiles de la série commandée par Wanger, assez moyennes dans l'ensemble. Wood a su capter la profonde mélancolie du film de Ford. Et cette mélancolie est double. 

D'abord, le destin de ces marins qui n'arriveront jamais à mettre définitivement pied à terre. Remarquez qu'on peut y lire, en élargissant un peu, une métaphore du salariat : un bateau c'est une usine, comme le notait C.L.R. James à propos du Pequod et de Melville. 

Ensuite la période, lugubre : les années 38-40, tournant final du New Deal/Popular Front aux Etats-Unis - la seconde récession de 38, la préparation de l'économie de guerre, les espérances déçues. Et, en perspective, la construction de la pyramide capitaliste d'état, dans sa version occidentale et corporate - ce que nous avons pris l'habitude d'appeler, probablement par antiphrase, les Trente Glorieuses. Comparez The Grapes of Wrath et The long voyage home, deux films tournés par Ford à quelques mois d'écart. Le final optimiste des Raisins de la colère, probablement imposé par Zanuck :  le discours de Ma Joad, "nous irons toujours de l'avant, Pa, parce que nous sommes le peuple". Et la clôture des Hommes de la mer : un homme...




John Ford - The long voyage home, 1940 : séquence de fin
Mis en ligne par marciamarciamar



...est embarqué de force sur un bateau pourri dont on apprend immédiatement après qu'il a sombré corps et biens, torpillé. Le naufrage est en première page d'un journal que lit un marin sur un navire qui quitte lui aussi le port - on assiste à l'arrivée de l'équipage, les compagnons du disparu - là aussi l'un d'entre eux est amené de force. Pour que ses camarades n'apprennent pas la nouvelle, le marin jette le journal à la mer - il flotte un moment à la surface - une ombre s'étend sur le navire et fait tout disparaître - Fin. 

Grant Wood est un peintre mal compris, victime du succès d'American Gothic. La part méconnue de son œuvre, plutôt ironique, se trouve dans des scènes de genre comme The Appraisal, (précédemment), Shrine quartet, Sultry night, Good influence, Honorary Degree, Study for adolescence ou, bien plus célèbre, les Daughters of Revolution, portrait satirique des Vertueuses Dames de sa ville de Cedar Rapids.




The Long voyage home n'est pas disponible sur support DVD en France. En revanche on peut le trouver ici (zone 1 à ma connaissance).

(1) On peut voir les productions de certains des autres peintres sur cette page  chez Ned Scott.

(2) C'est la thèse d'Erika Doss dans son livre Benton, Pollock and the politics of modernism, University of Chicago, 1991, pp. 240-252. Mais comme elle le note, tous ces efforts ne font que souligner le hiatus entre la peinture optimiste de l'American Scene et la noirceur radicale du scénario comme de la réalisation. De toute façon, le film n'obtint un succès qu'auprès de la critique (huit fois nominé aux Oscars, aucune récompense).

(3) Cité par Joseph McBride, A la recherche de John Ford, éd. Institut Lumière-Actes Sud, 2007 p. 434, trad. Jean-Pierre Coursodon.

(4) Sur le site que le fils de Luis Quintanilla a consacré à son père. Quatre autres peintres sont absents de la photographie.

(5) Joseph McBride, op. cit. p. 882.

21/04/2011

Chambre d'enfant : les trois ours de Puech Mignon




Boucles d'or et les trois ours 
"en occitan de Puech Mignon dans le Tarn-et-Garonne"
Mis en ligne par elospc



La transcription en oxytan (1) n'est pas puristement correcte mais c'est vrai, qu'est-ce qu'elles y peuvent (2) nos grands-mères, elles ne l'écriv(ai)ent pas, l'oxytan. La faute à qui ?



(1) Car l'occitan est un oxymore : des trois langues du Oui selon Dante, c'est celle qui précisément a fait de ce Oui son nom propre, et qu'en même temps on a niée.

(2) pouvaient, pour les miennes. 


Bonus : quand grand-mère était jeune, elle causait anglais...


Seymour Joseph Guy - Story of Golden Locks/Histoire de Boucles d'or, ca 1870 
Metropolitan Museum of Art, New-York - via Gandalf's Gallery


...et après tout, dans le grand voyage historico-linguistique qui va de l'oxytan de mes grands-parents au probable globish de nos arrière-descendants, ne peut-on pas imaginer des raccourcis ? Merci, Odeta et Laetitia.

19/04/2011

L'art de l'achat et de la vente : Grant Wood

Grant Wood - The Appraisal/L'évaluation, 1931
Dubuque Museum of Arts
Source : Kraftgenie Via Old Paint

18/04/2011

Les occupations solitaires : le Nouveau Roman

Mark Tansey - Robbe-Grillet Cleansing Every Object in Sight/Robbe-Grillet récurant tous les objets en vue, 1981
Via Amy Scott



Une brève et bonne présentation du travail de Tansey, chez Weimar. Egalement chez Amy Scott. Et ici un exemplaire des très Oulipiennes Roues de langage utilisées par Tansey pour trouver des idées de tableaux, c'est chez MadInkBeard.

Comme souvent chez Tansey une partie du jeu consiste à identifier des formes : ici les objets que l'écrivain s'acharne à nettoyer de toute relation métaphorique - le Cervin, un  Sphinx, un bout de Stonehenge, des fragments de Monument Valley...  Et le jeu, bien sûr, est interminable comme le travail du nettoyeur.

16/04/2011

Le bar du coin : une Karcher, pour la route

Eugène Véder - La porte de Bagnolet, 1927


Depuis quatre ans déjà Neil Philip documente au fil de ses entrées de blog  les gravures qu'il vend dans sa boutique (Idbury Prints). On pourrait dire qu'il a inventé un genre, la conversation en ligne sur un cahier d'estampes, et comme bien d'autres je guette régulièrement les quasi-hebdomadaires Adventures in the print trade. A titre d'exemple, voyez les billets consacrés à l'Estampe Moderne et à la collaboration entre Grosz et Mac Orlan.

Pour revenir à Eugène Véder (1876-1936), on peut également voir de lui ici, des illustrations pour Francis Carco et là d'autres vues de Paris. Avec un peu de patience, on peut même aller fouiller à la Chalcographie.

Ici, remarquer sur l'auvent du bistro la marque de la Brasserie Karcher,  qui se trouvait non loin de là, rue de Bagnolet.



Dos de programme de café-concert avec publicité pour la Brasserie Karcher, 1897



Et oui, le quartier a changé.




Les Tours Mercuriales, Porte de Bagnolet, 2010...




...construites en 1975 dans le grand style pompidolo-bureaucratique, inspirées du World Trade Center. L'inspiration, papa, ça ne se commande pas...

15/04/2011

Duos : Vallotton

Félix Vallotton, La loge de théâtre, le monsieur et la dame, 1909
Via Iconic Image



Et pendant ce temps-là...
...on va d'une zone à l'autre 

14/04/2011

Maison des feuilles





Maurice Ravel - Sonate pour violon et piano,
2ème mouvement : Blues
Schlomo Mintz (violon) Yefim Bronfman (piano)
Mis en ligne par KAPEHIHA







(blues pour fantômes d'arbres locataires - une petite musique pour Friedensreich Hundertwasser)

13/04/2011

Maniérisme cornique et bar du coin : Dod Procter


Dod Procter - In a strange land, 1919
National Gallery of Victoria, Melbourne

Dod Procter vécut la plus grande partie de sa vie à Newlyn, non loin de Penzance en Cornouailles, où la lumière attirait les peintres. Là elle fut l'élève de Stanhope Forbes puis elle étudia, à Paris, à l'Académie Colarossi qui admettait les femmes. Morning, exposé à la Tate (via Shep), est le tableau qui la rendit célèbre, pour un temps.  

Parmi cinq toiles de Procter à la Penlee House de Penzance, cette scène de bar :



Dod Procter - Tolcarne Inn, collection privée
 


Et, précédemment

12/04/2011

L'art de la chute : coup de main




Star Spangled Rhythm, 1943 (dir. George Marshall & autres)
Betty Hutton essaie d'entrer discrètement aux studios Paramount, avec l'aide de Walter Darewahl et Johnnie Trama
Mis en ligne par SIMPFANN, Via All Fall Down



Et pendant ce temps-là...

11/04/2011

Portrait craché : le modèle et son peintre

Edward Biberman - Samuel Dashiell Hammett, 1937
National Portrait Gallery, Smithsonian Institution



Edward Biberman - Self-portrait


Edward Biberman naît en 1904 dans une famille juive de Philadelphie. Etudes d'art dans cette ville, séjours à Paris, puis à Berlin où il peut observer de près le développement du nazisme. Dans la première partie de sa carrière à New York il est proche des grands muralistes mexicains. A partir de 1936, vit à Los Angeles où il continue de peindre dans le style du réalisme social; cependant, dans ses paysages urbains, il évolue vers une forme de précisionnisme. Son frère, Herbert Biberman, réalisateur du Sel de la Terre et l'un des Hollywood Ten, prend six mois ferme lors du procès McCarthyste de 1950.  Edward Biberman et sa femme Sonja Dahl sont également inquiétés, essentiellement en raison de leur participation à l'Anti-Nazi League avant la guerre.

Biberman a réalisé une série de grands portraits stylisés d'artistes amis, eux aussi souvent victimes du McCarthysme : outre ce Dashiell Hammett de 1937, il peint ainsi dix ans plus tard Lena Horne et Paul Robeson (via Art for a change).

On peut voir le site du documentaire "Brush with life" qui lui est consacré, et quelques oeuvres sur le site de la Gallery Z. On peut également lire ici la transcription complète d'un entretien de huit heures où il raconte sa vie à Emily Corey, de l'UCLA.

10/04/2011

Transports en commun : tournées




Michèle Bernard - Sur ces routes grises
Mis en ligne par MrOvationAcoustic


Voir le site de la chanteuse.

09/04/2011

Brillez lanternes de papier : Nevinson

C. R. W. Nevinson - Affiche publicitaire pour le métro londonien

06/04/2011

Ciel... des amoureux

Charles Demuth - Aucassin and Nicolette, 1921
Columbus Museum of Art, Ohio


La douce ironie des titres de Demuth fournit aux critiques d'art suffisamment d'énigmes pour les préserver du chômage, longtemps encore après sa mort en 1935. D'un côté, les deux héros aux amours contrariées d'un chantefable picard (1)...


 Aucassin et Nicolette, roman de chevalerie provençal-picard, trad. Alfred Delvau, 
Bachelin-Deflorenne éd. Paris, 1866, p. 39
Source : Gallica


...de l'autre, l'accolade d'un réservoir d'incendie et d'une cheminée d'usine. Sont-ils là pour rappeler la chambre voûtée et la tour dans lesquelles les amoureux sont respectivement emprisonnés par le sinistre comte Garin de Beaucaire ? N'est-il pas évident que le symbolisme est bien plus directement physique et sexuel ? Mais  après tout, de ces deux excroissances architecturales, laquelle est Nicolette, ou Aucassin ? N'oublions pas que l'histoire des deux amoureux se termine par un travestissement, et que pour un artiste gay états-unien des années 20, le double entendre était une figure obligée et féconde...



Fritz Kreisler - Aucassin et Nicolette, Medieval Canzonetta
Mis en ligne par VictrolaCredenza


(1) Il est possible que Demuth ait pris connaissance d'Aucassin et Nicolette grâce à son ami le poète William Carlos Williams.