16/07/2007

Le voyage de Meryon, #1 : l'histoire de lady Hester Stanhope


Dernier quart du XVIIIème siècle en Angleterre, sur les côtes de la Manche. Une petite fille saute dans une barque et se met à ramer; elle a décidé de visiter la France, de sa propre autorité qui est déjà fort impérieuse. On la ramène de force mais elle n'est pas de celles qui renoncent facilement. Hester Lucy Stanhope est la fille aînée de Charles, troisième comte de Stanhope. Grand seigneur, whig et excentrique, il sera le principal (et, à la fin, le seul) partisan de la révolution française à la chambre des lords, et aussi l'inventeur de la presse Stanhope, qui révolutionnera brièvement l'imprimerie avant le passage à la vapeur - une bonne partie de sa fortune y passera et il refusera de déposer un brevet pour la mettre gratuitement à la disposition de l'humanité. Hester est aussi la nièce de William Pitt le jeune, et quand il redevient premier ministre en 1804, elle lui sert d'hôtesse et de maîtresse de maison, car il est célibataire. Elle trône à sa table, devient la coqueluche de la haute société londonienne.

A la mort de Pitt deux ans plus tard, l'Angleterre fait à Hester une pension à vie de 1200£ mais elle s'ennuie et, après trois chagrins d'amour successifs, elle prend la mer en 1810 en compagnie de son médecin, Charles Lewis Meryon. A Malte un jeune homme, Michael Bruce, devient son amant et se joint à l'expédition dont les effectifs se montent déjà à neuf personnes en arrivant à Corinthe. Elle poursuit vers Athènes et Constantinople, où son projet était de gagner la confiance de l'ambassadeur de France afin d'obtenir un passeport pour Paris et, arrivée là, de séduire Napoléon pour mieux connaître ses projets afin d'aider l'Angleterre à l'abattre... Hélas, les diplomates anglais épouvantés l'empêchent de mettre son plan à exécution. Dépitée, elle s'embarque pour l'Egypte.
Sur la route d'Alexandrie, son navire fait naufrage à Rhodes; suivant la version consacrée de l'histoire Stanhope et ses compagnons y perdent leurs vêtements et doivent s'habiller à la mode locale; elle refuse de porter un voile et adopte l'habit "turc" masculin ou ce qu'elle pense être tel, y compris le sabre.

C'est dans ce costume qu'elle sera reçue par Méhémet Ali pacha. Puis elle se rend à Damiette. A Jaffa, elle y va au culot avec le Cheikh Abou Goch, seigneur bandit de la région, et lui annonce qu'elle le tient pour personnellement responsable de la sécurité de son voyage à Jérusalem. Fasciné ou amusé le cheikh accepte et empoche au passage l'argent qu'elle lui offre. Cela permettra à Hester Stanhope de faire le Grand Tour de Palestine, par Jérusalem, Narazeth, Acre etc.



Quand elle arrive à Sidon (Saïda) dans l'actuel Liban, la lady anglaise est devenue une sorte de chef de bande féminin et nomade, futur
topos de l'orientalisme qui sera grâce à son confident-médecin un énorme succès de librairie. Ce qui fait le charme de son histoire, c'est qu'on ne sait pas vraiment démêler ce qui tient de son propre délire interprétatif, des exagérations de Meryon rédacteur de ses Mémoires, de son indéniable charisme personnel et du mythe de prophétesse cavalière qui se mit peu à peu à la précéder - à quoi il faut ajouter bien sûr l'hospitalité et la tolérance orientales, la protection qu'Allah dispense aux fous et aux originaux. Le même scénario qu'à Jaffa se reproduit chez l'émir Bashir, suzerain des Druzes, qui l'invite à Deir El-Kamar où elle arrive avec une caravane de 22 chameaux, 25 mules et 8 chevaux. A Damas où elle se fait inviter par le Pacha, elle entre à cheval sans coup férir - c'était normalement interdit aux chrétiens - toujours sans voile et habillée en homme. Enfin à Palmyre elle se présente seulement accompagnée de deux guides devant l'émir de la 'Azanah, lui déclarant, paraît-il "je sais que tu es un voleur et que je suis en ton pouvoir, mais je ne te crains pas; j'ai laissé derrière moi tous ceux qu'on me proposait comme protection pour te montrer que c'est toi que j'ai choisi comme tel." On dit que l'émir fut conquis. Elle visite la ville, accompagnée d'une procession de chefs bédouins le long des ruines des colonnades romaines, et dans ses souvenirs enjolivés cette visite se transformera en un couronnement de "reine du désert".

Elle retourne au Liban pour s'y établir définitivement à partir de 1818. Michael Bruce l'a déjà quittée en 1813 pour revenir en Angleterre. Puis Meryon fait de même, ne revenant que pour deux visites, la dernière en 1838. Elle s'installe au monastère de Mar Elias à Abra, puis à Joun, dans ce qui devait être appelé Dahr-as-Sitt, le domaine de la "Sitt" de Joun. Elle s'y claquemure dans le petit palais labyrinthique de 36 pièces qu'elle a fait construire, et où la légende la décrit entourée de gardes albanais et d'esclaves noirs, au milieu des orangeraies, de son jardin d'arbres tropicaux et de fleurs importées, avec son étable éclairée en permanence ou deux juments sacrées sont nourries de sorbets et de friandises. Là elle reçoit en audience les voyageurs occidentaux dont Lamartine, et d'anciens officiers de Napoléon un peu fous. L'un d'eux restera sur place, mais y mourra avant elle, et elle l'enterrera dans la tombe qu'elle s'était préparée.

Devenue un petit potentat local elle s'investit dans les luttes de pouvoir du Levant, d'abord amie, puis ennemie de l'émir Bashir II, manoeuvrant entre la Sublime Porte, Méhémet Ali, les Ansaris de Lattaquié et le Wali de Tripoli, accueillant chez elle des centaines de réfugiés Druzes... Petit à petit elle se met à croire à sa propre légende de devineresse astrologue et de fiancée promise au Mahdi.
Mais elle finit par crouler sous les dettes, elle s'est aventurée dans des fouilles archéologiques coûteuses et inutiles à Ascalon, et ne peut plus faire face aux frais d'entretien de Joun - il faut faire monter à main d'homme l'eau pour arroser les jardins, et l'eau potable est encore plus loin, à trois heures de là par caravane spéciale de chameaux. Finalement l'Angleterre lui coupe sa pension pour complaire à ses créanciers damascènes. Ses domestiques qu'elle ne paie plus la quittent l'un après l'autre en emportant ses possessions; elle mure la porte principale de sa demeure et renvoie ses dernières suivantes. C'est un missionnaire américain, accompagné du consul britannique de Beyrouth, qui découvre son corps abandonné dans sa chambre. En bon missionnaire il se demande alors "si une telle fin était le prix à payer pour une telle vie". Sa tombe est sur la colline, face à la mer, près de son palais en ruines; elle porte six lignes en anglais et en arabe "lady Hester Lucy Stanhope, née le 12 mars 1776, morte le 23 Juin 1839".

D'elle, son oncle Pitt assurait que si elle avait été un homme il lui aurait donné le commandement de l'armée contre Napoléon, Byron disait "cette chose dangereuse, une femme avec de l'esprit", et Méhémet Ali pacha qu'elle "lui avait causé plus d'ennuis que tous les insurgés de Syrie". Une chose est sûre, prête à payer le prix pour sauter dans sa barque, Hester Lucy Stanhope a eu une vie.







06/07/2007

Le greffe : Léon Hayard

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Léon Hayard, Dictionnaire d'argot, 1907 p. 21

01/07/2007